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 loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8)

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Message(#) Sujet: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyJeu 25 Mar 2021 - 22:40


C’était une histoire de papiers et de résultats, une histoire de signatures et de regards qui se croisent et s’évitent, dans une salle tantôt trop grande souvent trop petite. Ce sont des non, juste des non, encore et toujours des non. Des non pour le donneur, des non pour la compatibilité. Des non pour les tests et des non pour chacune de toutes les lignes que j’ai mémorisées sur les formulaires, comme s’il s’agissait là d’un examen et que je n’avais pas le droit de l’échouer – soit t’as zéro, soit t’as note parfaite Ginny. J’ai eu zéro. Il a un discours que j’ai entendu des dizaines de fois, le médecin, un discours qu’il récite et qu’il abrège et qu’il reprend au vol alors qu’à chaque nouveau mot, qu’à chaque nouvelle phrase j’ai l’impression qu’il repart d’une scène neuve, qu’il change de ton et d’angle, prête à être surprise. Mais non, non et toujours non. Non on ne peut pas aller de l’avant. Non il faut être patients. Non, on fait vraiment tout ce qu’on peut mais non, on ne peut pas faire plus. Pas pour le moment – quand? Quand alors? Quand il sera trop tard? Quand on en aura assez? Quand on aura cru tout perdre et que la vie n’aura pas le choix d’être miraculeuse à nouveau? C’est moi est reléguée à espérer pour deux, pour mille. C’est moi qui doit le faire avec brio, depuis qu’on a quitté Londres pour revenir en Australie. Bailey acte au mieux, je ne lui en voudrai jamais d’être maladroit sans même le vouloir. Noah est un battant, un héros, un petit squelette à la chair bleutée et aux yeux creusés qui donnerait tout pour foncer encore et toujours même si les murs devant lui sont de plus en plus hauts, de plus en plus infranchissables. Ezra essaie, il se greffe et il apprend sur le tas et que pourrait-il faire de plus, vraiment, alors que y’a rien à faire. Il le dit et il le répète, le médecin qui cumule des synonymes et des adverbes sérieux. Ses lunettes glissent sur son nez et j’ai juste envie de les lui remonter du bout de l’index. Ses cheveux sont savamment rangés, j’aurais tout donné pour le décoiffer. Tout donner pour sauver mon fils aussi, moi d’abord, moi au complet. Moi contre lui.

Ginny qui hoche de la tête. Ginny qui comprend. Ginny qui ravale, tente de glisser une ou deux phrases bien niaises, formules de politesse aplanies d’espoir de pacotille. Mes doigts sont enlacés à ceux de Bailey sans que j’ai la seule et nette impression de même le toucher. L’alliance est partie, envolée depuis des semaines déjà. Entre des papiers qui nient tout avancement pour la santé de notre fils restent les papiers qui nient tout avancement pour un mariage qui n’en avait que le nom. Je sais qu’il va rejoindre Jill, dès qu’il passe me porter à l’appartement avant de devoir repartir pour le boulot. Pour une rencontre imprévue. Pour s’aérer l’esprit. Mais ça va, tout va bien, la semaine prochaine de nouveaux résultats entreront et la semaine prochaine je parle avec un de mes collègues, il enseigne au nord de l’île, il fait tant de progrès à Darwin, il est confiant. Je vous téléphone à quel numéro, lorsque j’en saurai plus? Celui au dossier marche une fois sur deux – oh mais c’est parce que je suis toujours ici, que Bailey travaille souvent, que je perds mon téléphone dix fois par jour et parce que je ne veux pas entendre ces nouvelles-là, à l’autre bout du fil, impersonnel. Ce qui est impersonnel, c’est la poignée de main qu’il échange avec Bailey, celle qu’il réplique parfaitement avec moi. Ce qui est impersonnel, c’est mon refus d’aller boire un café avec mon ex-mari ou ce qu’il en reste, lui qui est tout aussi exténué que moi. Ses traits sont horribles, la faute aux néons, la faute à la fatigue, la faute au stress ; la mienne, de faute, si le petit corps endormi derrière la porte de la 214 abrite le mauvais gène dans le bon corps. La faute à « Prends soin de toi, Ginny. » ah, la faute à ça. Quand Bailey se détourne pour partir de son côté et que le mien se contente d’un linoléum trop ciré, d’une infirmière qui passe en me bousculant sans faire exprès, se confondant d’excuses aussi vite, que le mien est composé de Converse immaculées tant je n’ai plus peint depuis des années, c’est un rire sec qui bloque dans ma gorge. Je ne me souviens plus du dernier moment où j’ai dormi. Pas juste bien dormi – non, dormir, rien que l’acte de. Je ne me souviens plus du dernier moment où j’ai avalé autre chose que du café, où j’ai fait mieux que passer mes journées à arriver ici, à errer ici, à vivre ici, à espérer, ici.

« T’es près de Toowong? » sûrement pas, pourquoi le serait-il. Pourquoi est-ce qu’il serait dans le coin, pourquoi seulement est-ce qu’il répond à l’appel et pourquoi est-ce que je lui téléphone de toute manière. Quel est le point d’ancrage, quel est le début du pourquoi, quelle est la raison des raisons et quelle est la marque de sa voiture aussi, sa couleur, c’est con Ginny, pourquoi tu – il se gare, là. Il a répondu, il était dans le coin (ou pas du tout, je me souviens pas?), il est venu, il est stationné. Doit y avoir à quelque part entre nous un « On ira prendre un verre, un jour. » qui flotte. Doit y avoir un « Ah ouais, Londres? L’art était comment, là-bas? » qui s’est perdu pour revenir comme un alibi idiot de jouer avec des cartes pas encore sabotées par les années. Y’a six ans, tout le bagage qui affaisse mes épaules n’était absolument pas en place, encore moins en voie de l’être. Y’a six ans, il rageait devant les calendriers d’études que je lui imposais, il passait ses examens rien que pour que je lui fiche la paix. Y’a six ans j’avais pas les doigts qui se triturent, j’avais pas les lèvres qui se pincent, j’avais pas la moindre trace de cassure visible. Les fissures étaient juste superficielles. Rien n’était aussi ancré que maintenant, rien n’était aussi profond et rien n’aurait justifié que ce soit à Bennett que je demande aujourd’hui de me raccompagner. Rien qui sonne juste alors que je boucle ma ceinture, rien qui flirte avec de la triche, rien que de la triche, quand j’explique pas pourquoi j’ai quinze fois plus de cernes que la dernière fois où j’ai bien pu le voir, ni pourquoi c’est sur le parking des urgences de l’hôpital que je lui ai demandé de venir me chercher. J’aurais ri, sûrement, si j’en avais la force. Lorsque je réalise à voir ses doigts longer le volant que je ne sais même plus où je dois, où je veux, où je peux aller. Alors je pointe un sens d’aller choisi au hasard du bout du menton, mes paumes glissées sous mes cuisses plus par automatisme que par crainte qu’il remarque qu’elles n’en finissent plus de trembler. « Ça sent bon, dans ta voiture. » je suis désolée, de t’avoir (encore) dérangé.

çA sENt bOn:
 
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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyJeu 1 Avr 2021 - 1:43


Il lui avait menti, il n’était pas près de Toowong (mais elle avait l’air de ne pas vouloir déranger) ; ses roues crissent à l’opposé de la ville, lorsqu’un nom peu familier de l’écran de son portable s’y dessine ; lorsqu’une voix plus familière, décolorée, traverse le combiné. Je peux venir ? Oui, bien sûr qu’il pouvait venir – c’est ce qu’il répond, une main sur le volant. Pourquoi ? (Ce n’est pas chose à demander quand on demande de venir.) Les raisons se perdent dans le laconique des paroles de Ginny – les salut, ça va depuis le temps qu’ils ne se sont pas dits en face, dilués par une demande qu’il accepte instinctivement, inconscience, sécurité de lui face à lui-même. (L’appeler lui ?) (Oui… reprendre contact…) (Et la tristesse ?) L’appareil retombe inerte sur le siège passager, empreint du mystère diffus de la dernière communication ; et Bennett fait demi-tour, Toowong est de l’autre côté, et les travailleurs du mardi commencent déjà à affluer en masse dans les grandes rues de Brisbane. T’es près de Toowong ? On peut toujours faire un détour ; détour par le bonheur, sur une autoroute mal famée ; station-service inattendue à bout d’essence, des briquets perdus sur la route, deux ou trois flammèches pour éclairer chaque kilomètre gratté sur l’acier. Un détour par un Bennett ou par son ombre ; et Ginny, quels détours ? Les nouvelles sont rares, les distances l’étaient aussi jusqu’à peu. Le chemin qui mène à l’hôpital s’allonge selon des causes qu’il ignore – jusqu’à ce que l’antipathique bâtisse blanche et bleue émerge de la ville, quelques feux plus tard. L’hôpital. (Veuillez ne pas vous garer plus de dix minutes si vous venez chercher quelqu’un.) (Comme à l’aéroport.) (Ça vole où, d’ici ?) Bennett n’a pas de contact avec la maladie, sa santé est solide pour son passif. Tout cela est abstrait. Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles se rendre aux urgences. Bennett n’a pas besoin d’être surhumainement perspicace pour se douter que peu d’heureuses nouvelles pouvaient y mener Ginny. (Enfin, tu ne sais rien, conduis juste.) Il ne savait rien ; il n’avait longtemps rien su sur sa propre vie, avant d’apprendre à trouver les éclats florescents dans le noir, à tâtons, plutôt que de se complaire dans l’opacité du destin ; il n’avait longtemps rien su sur les autres, avant que son tempérament ne s’affermisse dans la direction des personnes qui comptaient. Une rédemption, Bennett ? Il n’a pas à se justifier de quoi que ce soit, ni à dresser le bilan de trente-deux années d’existence dans sa bagnole, un mardi après-midi ; change-t-on ou ne change-t-on pas ? Aucune foutue idée ; mais les choses changent autour, c’est certain. (Bâtisse blanche et bleue, avec des yeux clairs comme des fenêtres, qui vous regrettent déjà.) (Revenez vite !) Théorie du paysage – seul, ne pouvait que se refléter lui-même, tomber encore et encore ; cousu d’alliance, autorisé à capter la brillance, dans son filtre noirci de café mal moulu, opprobres, sarcasme et dégoût général. Change-t-on ? C’est bien à elle qu’il fallait le demander. Bennett l’aperçoit brièvement, mais le passage d’une ambulance l’oblige à accélérer sa manœuvre sans s’attarder sur la silhouette.

Installée, bonjour, salut, portière fermée. Il n’avait pas souvenir d’avoir jamais dû la conduire quelque part. Il n’avait pas souvenir d’un monde où il était la première personne que Ginny appellerait pour l’escorter hors de l’hôpital ; raison de plus – n’est-ce pas – pour croire que tout allait bien, et que poser la seule question qui avait du sens était une perte de temps. Bennett le cartésien qui ne demande pas à voir les résultats d’analyse. Simplement disponible. Dévoué, même sans arguments – il n’allait nulle part de toute façon. « Ça sent bon, dans ta voiture. » La surprise de Bennett passe inaperçue, au milieu de l’effort qu’il doit faire pour se dégager du parking sans heurter d’autres véhicules en quête de stationnement d’urgence. Une odeur de voiture sans bohème aucune, sans diffuseur de parfum ou sièges de cuir aptes à irradier de sensibles effluves ; une odeur de rien du tout qui prend Ginny aux nerfs, visiblement. C’était un truc à elle, les petits faits dans le genre, de s’y raccrocher. (Déjà analytique ?) Il ne fait qu’énoncer. Qui le contredit ? « Euh, oui, sans doute, » lâche-t-il du bout des lèvres en freinant pour prendre la direction fragilement indiquée – sa main à lui se lève à l’intention du conducteur dont il raflait la priorité. C’est par-là qu’habite Ginny… ? Sans doute. Elle lui indiquera, elle n’a pas l’air bavarde, elle n’a pas l’air grand-chose. A moins qu’elle n’ait été ironique, et que son véhicule émane d’un inadmissible renfermé ? Pas le genre de Ginny, de ce qu’il se rappelait ; mais Bennett laisse des portes de sortie, Bennett s’essaye au tact, faut-il croire. Ne savait-elle point ? Ses capacités de manipulation, les points qu’il pressait pour faire jaillir la douleur, pouvaient se muer en diplomatie, au terme d’étranges transmutations dont elle ne comprendrait pas la teneur ; elle qui connaissait l’autre Bennett. « Tu peux ouvrir la fenêtre si tu veux. » Elle mène où, cette sortie ? (Pas la fenêtre, la route.) Les yeux du trentenaire se plissent sur l’asphalte, rétroviseur, asphalte, plaque d’immatriculation FG-83-NP à quelques mètres de sa voiture – s’immobilisent lentement, d’un commun embourbement. Avancent par à-coups, dix mètres de fluidité éphémère et quarante-cinq secondes d’arrêt ; le plus prolongé des silences et l’interruption du mouvement finissent par lui faire jeter un coup d’œil sur sa passagère. L’hôpital. Tout va bien ? La seule question qui compte. La seule qui est impossible. (Curieux, ça, qu’il se sente des scrupules de permission.) « On va vers Redcliffe. » Son inflexion se rehausse sur la fin d’une note interrogative, délicate invitation à ouvrir un dialogue qui n’en avait que le nom. « C’est bien ça que tu veux ? » (Tranquillement.) (Parce que c’est tout ce qui compte, dans la jolie philosophie : ce qu’on veut.) (Il avait voulu rentrer chez lui, tout à l’heure, paraît-il.) Vingt-trois mètres, arrêt. Ses yeux retournent sur FG-83-NP. (Se l’imaginait-il, ou… ?) (Qu’est-ce qu’elle semble…) Ils n’y étaient pas encore, à Redcliffe. Mais Bennett adopte la voie moyenne, entre une familiarité par trop étrange, et un souci dont il ne savait que faire. L’empathie n’était qu’une opération parmi d’autres avec lesquelles il n’était pas spécialement à l’aise. Peut-être était-elle même déplacée. (Neurones-miroirs, flux d’énergie… etc… etc…) Du fatras, calculs oblongs, anticipation oblige. Pas parce qu’il ne comprenait pas ce qu’il voyait ; parce qu’il le comprenait souvent trop. La question ? Si Bennett a une qualité, à défaut de miséricorde, c’est peut-être la patience. Qu’est-ce qu’elle semble triste…

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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyMer 7 Avr 2021 - 0:46


Certains diraient que je ne contrôle pas, rien, jamais. Certains diraient que je ne saurais même pas le faire si on m’en donnait le droit, que j’ai tellement passé ma vie à soit l’être, contrôlée, ou à laisser le temps au temps et la poussière aux moments que maintenant les choses se produisent et les pièces se mettent en branle sans que je sache pourquoi, comment. Comme la voiture de Bennett qui approche, comme son visage qui se discerne entre un rayon et deux ombres. Il a l’air de ça, quand il attend la priorité? Il a l’air de ça, quand il - « On va vers Redcliffe. » et c’était bizarre ça. Le temps qui coupe, les secondes qui se soustraient, et ma silhouette qui est posée dans sa voiture. J’avais encore le fantôme de la morsure de sa voix à mon oreille qu’il est là maintenant, et moi aussi. Tout saute même si l’habitacle reste stoïque. La route est si lisse. Y’a des manques, dans le temps. Des vortex et des zones blanches, d’autres noires. Y’a le parfum de la voiture auquel je me raccroche comme si c’était le seul détail dont j’avais besoin pour ne pas repartir dans ma tête encore et toujours. J’ai besoin de prendre l’air mais je ne réussis pas à respirer. Il a parlé d’une fenêtre, non? Ou alors j’ai imaginé. J’imagine beaucoup, en ce moment. J’imagine que Noah se réveille un matin et que son teint n’est plus livide. J’imagine qu’on est de retour à Londres, qu’on n’en est jamais vraiment partis. J’imagine qu’Auden m’aime et que c’est lui, qui aurait dû être avec moi à l’hôpital. J’imagine que je fais la conversation, que je prends des nouvelles, que je justifie d’une salve de discussions inutiles mais qui comble les silences d’oubliettes lâches et trop pudiques que je lui rends. J’imagine parce que tout le reste fait tellement mal que je - « C’est bien ça que tu veux ? » encore. Il a encore parlé alors que j’étais ailleurs. Il a encore posé une question à laquelle j’ai aucune réponse et c’était une mauvaise idée. C’est mauvais tout court et je suis mauvaise tout court et j’étouffe, et il disait quoi, pour la fenêtre, déjà? « Si on passe par Logan on pourrait éviter les embouteillages au moins sur la nationale. » pourquoi. Pourquoi Logan et pourquoi les embouteillages et pourquoi la nationale et pourquoi éviter, hm, Ginny? Éviter parce que c’est ça, la bonne réponse. Il ne sait rien du tout Bennett. Il ignore la maladie de mon fils, il ignore l’état des choses. Il ignore ce pourquoi je suis partie à Londres, et la (les) raison(s) qui a fait que je suis revenue. Il ignore tout ce que je ne lui ai pas dit, dans toute bonne rencontre au hasard pointant entre deux anciens camarades de classe qui se sont croisés au détour d’un café le temps d’aligner faits et concret qui ruminent leurs nouvelles vies. C’est pour ça, que c’est lui qui se trouve dans le siège du conducteur. C’est pour ça que ça devait être lui et personne d’autre. Il sait rien, il sait absolument rien, et c’est de ça dont j’ai besoin. J’en ai tellement besoin que, que, que quoi, Ginny? J’ai pas besoin de rien, j’en veux plus, de rien. Alors pourquoi est-ce que tu mens encore? J’ai rien dit. Justement. Je lui mens pas. Essaie encore, essaie plus fort. Je mens pas. Et à toi? Toujours.

« C’est pas moi. » c’est pire.
« C’est mon fils. » voilà.

Ça fait pas du bien, ça soulage pas, ça règle rien. De dire la vérité. Ça n’enlève pas un poids, ça ne retire pas les épines de mon cœur, ça ne réchauffe pas mes os. Ça ne dissipe pas la pression sur ma poitrine, ça ne rend pas ma gorge moins sèche et ça ne calme certainement pas mes doigts tremblants. Doigts qui se dégagent de sous mes cuisses maintenant que la voiture est de nouveau immobilisée en pleine route. Ils remontent sur le siège et sur la portière, ils cherchent les boutons et leurs réactions, ils s’improvisent inspecteurs et meurtriers, alors que les mots que j’ai articulés y’a une minute comme une vie de ça flottent encore entre nous. C’est pas moi, qui accumule les mauvais diagnostics, je devrais au moins souffler. Je devrais au moins être apaisée, rassurée. C’est pas moi la victime, quand bien même le combat me semble être perdu d’avance. Est-ce qu’il y a un perdant, d’ailleurs, quand l’adversaire a déjà sa couronne? Si la médaille n’est pas faite pour aller à notre cou, est-ce qu’on peut croire qu’un jour elle aurait seulement pu y être? Et j’étouffe, encore, seule constante dans un monde qui tourne d’une sens comme de l’autre. Seule constante quand j’ai tantôt l’impression de voir la scène d’en haut, tantôt l’impression d’être affaissée, complètement immobile et ankylosée. Au sol, on frappe et on frappe encore. Tout va trop vite quand l’ironie nous a immobilisés. Sur la nationale. Vers Redcliffe ou vers Logan, c’est du pareil au même. Et Bennett, oh Bennett. Il n’a pas besoin d’être là. Il n’a pas besoin de tout ni de son contraire et il n’a surtout pas besoin de moi. Pourquoi j’ai eu besoin, de, ça? J’ai besoin de dormir. J’ai besoin de manger. J’ai besoin de pleurer – à quand ça remonte d’ailleurs? J’ai besoin de fermer les yeux et de voir autre chose que la défaite aux bras maigrelets, entubés. J’ai besoin d’un oui juste un, aussi minime et aussi minuscule et aussi éphémère soit-il. J’ai besoin de? J’ai besoin d’air. « Je sais pas comment. » rien, je sais rien. Je sais pas comment il va, quand mon mal-être prend toute la place. Je sais pas ce qu’il pouvait bien faire avant que je m’impose, avant qu’il n’arrive, avant que la voiture derrière klaxonne et avant que mes paumes figées sur les mécanismes de la porte ne laissent mes phalanges s’ancrer dans le plastique. Ça fait même pas mal. Je pourrais les arracher une par une que je ne ressentirais rien. Je pourrais les casser une à une que je ne saurais même pas lesquelles sont intactes, lesquelles sont bleues. Je pourrais rien, rien du tout. « Ouvrir, la fenêtre. » je sais même pas comment faire ça. À quoi bon faire le reste.

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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyDim 11 Avr 2021 - 2:07


Allo ? Oui ? Oui ? Bien sûr que je peux venir. Allo ? Oui ? Oui ? Spirales absurdes, bruit de moteur qui se superpose à leurs voix. Allo ? Est-ce que Ginny l’entendait ? (Est-ce que tu veux une réponse ?) « Si on passe par Logan on pourrait éviter les embouteillages au moins sur la nationale. » Mais on ne peut pas passer par Logan d’ici, Ginny, j’ai pris par l’autre côté et on devrait faire demi-tour, et... Les lèvres de Bennett demeurent scellées, ses yeux balaient le dos courbé des bagnoles, s’attachent à vérifier bien trop consciencieusement des angles morts qui ne peuvent rien causer de tragique puisqu’ils sont presque à l’arrêt. On ne peut pas passer par Logan d’ici. On est déjà sortis. La machine nous a dans son ventre. Une fatalité, parmi tant d’autres. Tant d’autres.
« C’est pas moi. »
« C’est mon fils. » Le frisson part de ses mains qui les dirigent, remontent les bras, épaules, nuque, colonne vertébrale, le nerf de la guerre et celui de la noirceur. (Ginny, un fils, un fils, Ginny.) (Oh, les choses ne font plus de sens depuis le parking de l’hôpital. Depuis qu’il a pris son téléphone pour lui répondre. Depuis… ? Depuis quoi, encore ?) Il n’est pas mort, Bennett. J’en sais rien. Non, il ne doit pas être mort, ça n’aurait… hein… ce serait… absurde… les gens, les gens ne meurent pas. (Abruti.) Je ne me souvenais même plus qu’elle avait un fils. Il n’est pas mort. Non. Oh. Ah. Quoi ? Je ne sais pas, voilà, je ne sais pas. Je ne sais pas. FG-83-NP essaye de dépasser, n’y arrive pas. Emily est encore au boulot, et il y arrive pas trop mal, j’ai une alliance au doigt, ah bon ? De ? (C’est quoi, ça, une manière de vérifier que c’est pas ton fils qui est mort, que t’es toujours là, mon vieux ?) Ses réflexions se dissolvent et s’emmêlent, cérébralité inutile, disjonctante. A la limite. (Putain d’égoïste, même là tu dois vérifier.) Et les voitures n’avancent pas. (Ginny.) (Un fils.) Que connaissait-il de la douleur ? Pas de deuil à se trancher les veines, d’hôpitaux et d’enfants à perdre à tout jamais ; pas de causes extérieures, historiques, qui le transperçaient pour le mettre à genoux. La seule douleur qu’il connaissait était mentale, créée, intérieure ; se servait de lui comme catalyseur ; ne laissait pas voir son étincelle primordiale ; s’était développée en lui comme un lierre de malheur qui n’existait que parce qu’il y consentait. La machinerie était indépendante de ce qui pouvait lui arriver ; elle produisait à perte, et aurait toujours du matériau – agissait en coordination avec le reste de ses fonctions, comme respirer, se nourrir, dormir. (Tu ne dors pas.) Il était complice de ce dont il n’avait, aujourd’hui, plus le droit de se plaindre. Pas elle. C’est pas elle, c’est son fils. Tu n’as aucune chance de comprendre. Ferme-la, Bennett. « Je sais pas comment. » Moi non plus. (Ferme-la.) C’est pas si grave. Dire, faire, vivre. (C’est gravissime.) Tendre une main qui ne soit pas un fantôme. Ouvrir la bouche pour en laisser sortir autre chose que des serpents ; et oh, la voix de Ginny, hors de son corps, déconnectée de tout ce qui la constituait physiquement, la voix de Ginny nouait des choses déjà nouées en lui, et en remontant chaque corde on tomberait sur une autre corde, et les nœuds… ? Les nœuds… ? Est-il vissé au volant ? « Ouvrir la fenêtre. » Ah, ça, il pouvait encore s’arranger. Le visage de Bennett se détourne sous prétexte de chercher la pression qu’il saurait trouver sans regarder ; sous l’impulsion de son index, la vitre rentre dans la portière, et les otages, air et bruit de la route, s’infiltrent dans la bulle à l’odeur de rien. Je suis désolé. Il n’est pas désolé. Cette affaire lui est absolument étrangère, il n’y a aucune espèce de levier d’action par lequel il aurait pu influer sur le cours des évènements, d’ailleurs Bennett est tout au plus une mauvaise connaissance. Il n’est pas plus désolé qu’un inconnu qu’elle prendrait dans la rue pour la raccompagner, pas plus désolé que le bon dieu sur sa branche. Pourquoi je serais désolé ? (Un long klaxon retentit devant eux, auquel on répond symétriquement, plus aigu, dans la file de gauche.) (C’est magnifique, au millième de seconde près, c’est une symphonie, c’est Beethoven et j’aime la musique.) A quoi bon garder tes mains crispées sur le volant ? On n’avance pas, on n’avance plus, depuis cinq longues minutes que tu ne lui dis rien parce qu’il n’y a rien à lui donner – à part son fils.
La présence autant que l’absence font bulle dans la voiture, emplissent l’espace d’une matière solide et pesante, noire, grise, chaude, froide.

Il y avait une histoire. (Raconte une histoire ; la réalité ne vaut pas qu’on s’acharne dessus.) (T’écoutes, Ginny ?) (Tu n’écoutes pas, tu as raison.) La poétesse russe, interdite de mots, versifiait clandestinement sur du papier à cigarettes ; ses amis buvaient les strophes de feu bleu – et quelqu’un ensuite fumait ces cigarettes du secret, pour qu’il ne reste de trace du forfait qu’éternelle ; la survivance de la douleur, dans les bouches qui résonnent. – Les bouches qui aimaient sa douleur, pour ne pas pouvoir l’aimer elle. – Et les voix la porteraient sans sa voix – et si ton corps se brise – et si tu n’es plus qu’un cri – les bouches amies crieront pour toi. Elle versifiait, sur du papier à cigarette, le témoin du temps du chagrin et de l’épouvante ; pour que sans qu’on la publie, les mémoires soufflent un jour, elle a eu tellement mal. (Les lèvres de Bennett, aussi closes qu’elles pouvaient l’être sur le gouffre de sens qui n’anesthésierait pas Ginny, qui n’était qu’un appel d’air.) Elle versifiait. Elle écrivait. Elle rimait. Elle n’avalait pas la cendre, elle avait choisi de survivre… refusé le silence… on a toujours le choix. Même toi tu n’y crois pas…
C’est une autre histoire. Qui était-il pour parler d’elle ? Mais il n’avait rien dit, il ne parlait pas d’elle ; voulait toucher ce qui la traversait, pas elle. Et en refusant de confondre Ginny et sa souffrance, peinte en ciel noir sur ses veines qui s’enfonçaient dans les murs, espérait-il l’atteindre ? L’atteindre dans quoi, si elle n’était pas ça ? Il n’avait pas la réponse. Il marchait à l’aveugle. (Je ne sais juste pas.) (Sache, Bennett, c’est un ordre.) (J’ai les mains complètement vides...) Il ne connaissait pas, ou croyait ne pas connaître le glaive des autres fatalités que lui-même qui pourraient s’abattre sur sa vie ; mais il savait ce qui se passait quand les poèmes inexistants brûlaient à l’intérieur, non, pas la combustion, pas la foudre dans le cœur, les poumons nucléaires, sang sec, mes artères sont des cavernes des hommes antédiluviens y peignent avec ma vie... Ginny ? Rosaire de tristesses, si je ne voyais pas je n’aurais pas pu frapper. Et je n’ai aucune arme ; ses yeux ne me reflètent pas, elle ne me voit même pas. (…) Une fois à l’intérieur, Ginny – ça ne peut que se multiplier… (Le visage de la fusion, la chimie du mal est déterminée ; et chacun sa volcanique abrasive, nuées ardentes au parfum de résolution, lorsqu’on atteindrait le point d’orgue, s’absorbant intégralement dans la brûlure. On veut se confondre. Cela refroidirait en roche et cristal ; cela ferait les langues de lave indissociables de ce qui, un jour, avait été Ginny.) (Est-on prédestiné à la douleur ?) Où s’arrêtent les fibres du sacrifice, où commence ce qui reste de sain ? C’est pas opérable, c’est pas opérable. (A quoi tu penses ?) Ne te multiplie pas là-bas, il y a tant d’autres endroits – Bennett ? – Oui ? – Non, rien. (Je ne peux pas t’aider ; je vis sur un miracle…) Ce sont les autres les miracles. On dépend toujours d’un miracle.
« T’as pas besoin d’avoir du courage ici. » Elle n’est pas du genre à pleurer dans les voitures des autres, Ginny. Est-elle du genre à pleurer tout court ? Je ne dirai rien. Je serai une tombe, et ce n’est pas la bonne métaphore, et donc je ne dis rien. « Ginny. » L’entend-t-elle seulement ? Il en douterait, maintenant que la route ne demande plus son attention et que ses iris parcourent le visage voilé de la jeune femme – tellement, tellement, tellement voilé – qu’on y voit tout...
Sa voix n’est plus qu’un murmure, soit qu’il craignait de faire s’écrouler quelque chose – au hasard, l’univers –, soit qu’il espérait se garder une chance qu’on ne l’entende pas, qu’on ne se souvienne pas ; qu’il proposait si peu. (Piano de mort, d’ongles à ras de peau.) « La boîte à gants, si tu veux serrer quelque chose... » …sans te faire mal. (Il y a des paquets de mouchoirs et un permis de conduire, un carnet pour les embouteillages et des lunettes de soleil.) (Il n’y a pas de gants.) (Il y a un carnet vide, blanc comme neige, papier vierge, couleur d’hôpital et de vies muettes.) (Il y a un carnet vide et en barbouillant les pages les yeux fermés, on retrouverait peut-être, le bout de la corde. La corde ?) (La pensée passe brutalement, que si elle l’avait appelée lui, c’était peut-être pour s’enfoncer jusqu’au bout.) « Je peux arrêter de parler si tu me le dis. Tu peux faire ce que tu veux. » Ça hurle en langage de machines devant, avance, vingt mètres, silence. La liberté, dans la pierre et dans la brioche. La liberté de péter un câble et de n’avoir aucune dignité ; le droit du fond de la merde. Tu voudrais pas une cigarette ? J’aimerais être comme les miracles, qui ne posent jamais de questions, qui savent déjà tout. Je te donne une boîte à gants sans gants, et mes autorisations qui ne mènent nulle pas. C’est pas elle, c’est son fils. Bien sûr que c’était elle. Bien sûr que c’était elle.
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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyMer 14 Avr 2021 - 4:21


Trop, vide, rien, plein. On avance d’un sens et on est immobiles de l’autre. Si c’est ça le début, je veux jamais savoir de quoi sera faite la fin.

Elle n’a pas besoin d’avoir de courage, qu’il dit. Une fois que la fenêtre est ouverte j’ai besoin d’air et j’ai besoin de son contraire, j’ai besoin d’hurler et j’ai besoin de me taire. Pas besoin de courage ; à quoi ça servirait, de toute façon? C’est joli sur papier, du courage. C’est un moteur, un levier, une détente, une tempe dégagée. C’est un élan et une volonté, c’est un prétexte pour tout encaisser. Pas besoin de courage c’est comme dire que je n’ai pas besoin d’y croire, comme dire que si j’abandonne personne ne sera étonné. Tout le monde s’y attend à ça, la petite poupée fragile qui est forte rien que pour les caméras. C’est pas un spectacle Ginny, et c’est pas sorcier d’ouvrir la fenêtre, regarde, il le fait tout seul du bout de l’index. Il tremble même pas. Ses yeux sont portés vers la route, les miens suivent chaque parcelle de miettes de son mouvement, comme s’il venait d’élucider une équation qu’il créait en même temps. Pas besoin de courage : et je fais quoi, si je ne sais plus ce qu’il me reste une fois que je n’ai même plus ça? Une fois que je cède, une fois que je craque, une fois que je laisse tomber le rideau et moi avec. Je fais quoi, après? Y’a rien après, y’a tout après, ce qu’il y a après me terrifie parce que pour l’instant ce n’est même pas vrai. Focus sur le présent Ginny, garde les pieds bien ancrés dans le moment. Mets l’accent sur ce que tu peux, abandonne ce qui est de trop, garde tes forces, respire, c’est ton fils, c’est un battant. C’est une question d’heures avant la prochaine visite du médecin et ce n’est qu’une question de minutes avant que le prochain sanglot soit ravalé. De Noah. Parce que ses bras piquent, parce que sa peau est diaphane, parce que ses veines sont fatiguées, parce qu’il n’arrive à dormir que quand je dors avec lui. Elle est là, l’ironie.

Ginny, Ginny, « Ginny, » Ginny. Oui, quoi encore? Qu’est-ce que j’ai fait de mal, qu’est-ce que j’ai dit qu'il ne fallait pas? Qu’est-ce qui pourrait être de nouveau mon blâme et définitivement le mien, de quoi est-ce que je pourrais m’occuper la tête et les mains, et le cœur ou ce qui le remplace, du moins. Qu’est-ce qui est ma faute, qu’est-ce que je n’ai pas assez fait, qu’est-ce que j’ai trop donné. Pourquoi c’est pas moi qui est blâmée, pourquoi c’est pas moi qu’on pointe du doigt, pourquoi c’est pas moi qui se confond dans son lit et pourquoi c’est pas lui qui est en direction de Logan, non de Redcliffe, non de la maison non de juste loin. Loin, loin et ailleurs. S’il-te-plaît. Tu craques Ginny. J’en ai (pas) besoin.

« La boîte à gants, si tu veux serrer quelque chose... » oh, c’est vrai, on est dans sa voiture.
« Je peux arrêter de parler si tu me le dis. Tu peux faire ce que tu veux. » mais c’est Bennett qui parle, depuis tout à l’heure? Oui, tu pensais quoi, que t’étais toute seule? Je veux pas être seule. Je déteste être accompagnée. Même seule t’es avec la Terre en entier. Même seule, tu les sens, tous les regards qui sont braqués. Non, là c’est que le sien, c’est que son coup d’œil à lui, c’est que lui, et c’est pas moi, non, non pas comme ça.

On en était où, déjà? « Des fois je me convaincs que si j’y retourne pas, tout sera mis en suspens. » machiniste, machinée, chorégraphie chorégraphiée. Mes doigts abandonnent la fenêtre déjà ouverte par ses soins pour décaler vers la boîte à gants comme l’aumône, petite cause charitable à qui on lance un cahier à dessins, des pastels secs, une distraction quand les mécanismes pourraient céder sous la pression de mes ongles mais que je retiens. De peur que le déclic cache mes mots ; les klaxons aideront à masquer ce qui doit l’être, les autres chauffards arriveront à le distraire ou alors c’est moi qui l’est, distraite. Regarde-moi Bennett, parce que pour le moment je sais même pas si je suis vraiment là. Au moins qu’elles brûlent tes prunelles, qu’elles marquent, qu’elles donnent l’impression que ce que je dis ne se comprend pas mais s’entend, finalement. Une poussière d’étoile filante : c’est beau, c’est mort aussi. « Et que si tout est arrêté ça arrêtera de faire mal. » mais quelle idiote. Quelle stupide naïve imbécile d’idiote. Ferme les yeux Ginny, si tu le vois pas ça existe pas. C’est comme le Père Noël. C’est comme les inconnus qui jugent. C’est comme les mauvaises nouvelles. C’est comme si tu pensais, petit sotte, que le diagnostic tomberait juste parce que tu arrêtes de spéculer à l’inverse. Comme si tu te conditionnais à croire au pire et qu’il venait se pointer le nez comme une jolie confirmation. Jolie. Jolis, comme les motifs sur le paquet de mouchoirs. Jolie, comme rien, comme rien du tout. Rien n’est beau. Rien ne veut l’être. Rien n’en a les moyens, rien, trop, rien, vide, rien, plein. « Je devrais pas penser au pire. » ah ouais, tu crois ça toi? Je devrais penser à quoi d’autre alors? De quoi est faite la longue et laborieuse liste, quels en sont les items, vas-y coche les, les uns après les autres rien que pour voir si ce sont des variables qui font plus de sens que celles que tu mets en place avec un naturel désarmant. Le naturel, le naturel serait de ne pas être celle qui donne la vie et qui cause la mort. Le naturel, le naturel serait d’être celle qui arrive à trouver les bons mots et pas à cumuler les silences. Le naturel, le naturel serait d’être capable de tenir une conversation avec une connaissance d’une vie d’avant sans tirer toutes les ficelles de la vie d’après. Sans en enrouler les fils et les câbles et les cordes et elle est raide, celle-là, celle qui ne tient qu’à un fil. Je disais? Je disais rien, j’anticipais. Je disais le pire, je disais vrai, je disais pour une fois et une seule et pourquoi on est arrêtés. Parce qu’il me regarde. Parce que j’ai pas besoin de courage mais que c’est ce à quoi j’aspire à force de parler. « J’y pense tout le temps. »

Tout le temps.
La nuit.
Le jour.
Quand y’a un oui.
Quand y’a mille non.
Quand la bonne nouvelle est assombrie par toutes celles que je prévois ensuite religieusement.
La tache, elle grandit, elle s’élargit, elle est froide, bouillante.

« C’est qu’à ça que je pense maintenant. » évidemment, maintenant, et tout à l’heure avec. Et lui, il a pas le choix. Tu lui imposes à Bennett, mais qu’est-ce que tu fais, là? « C’est juste à ça que… dis un truc horrible, dis-le avant que je – » et si tergiverser n’aide pas, et si tourner la spirale comme si elle jouait de ses nouvelles fonctions de toupie. Et si je lui lançais le problème en espérant qu’il connaisse l’algèbre, qu’il sache compter, juste lire suffirait? Dis un truc Bennett, casse aussi que je regarde ailleurs, que je ferme les yeux, que je répare ce qui coule, ce qui a une chance de remonter à la surface. Dis un truc un seul que ce soit toi que je sauve parce que ma cause est perdue. Ah. Perdue. Tu l’as dit tout à l’heure. Ton truc à propos des médailles. Ce sont des clés ça?

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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyLun 19 Avr 2021 - 1:07


« Des fois je me convaincs que si j’y retourne pas, tout sera mis en suspens. » Des mots d’une intimité qu’ils n’avaient jamais eue, traversent les embouteillages et Brisbane, le ciel, les avions ; l’atmosphère ; l’interstellaire, où, ayant épuisé le souffle de Ginny, ils se désagrègeraient lentement, comme des petites plantes désoxygénées. Tout est en suspens. Paul – il ne connaissait pas son nom, au môme –, Paul n’était pas mort tant qu’ils ne sortaient pas. Il suffirait d’éteindre les téléphones et de fermer les fenêtres, les portes sont déjà verrouillées. Imagine les donc venir ! Mais pourquoi vous frappez contre le pare-brise en espérant que je lise sur vos lèvres ? Paul n’est pas mort, Paul est immortel, Paul est mon enfant et mes enfants ne mourront jamais, ça a été décidé comme ça, c’est pas vos manifs, vos pancartes qui y changeront... (Arrêtez, arrêtez, la carrosserie ne vous a rien fait, et je ne vous entends pas.) (Arrêtez de le crier, j’écoute de la musique, la musique qui me dit qu’il y a une porte et une chambre, quelque part.) Ils frappent encore et tu souris. Je ne vous croirai jamais. Paul n’est pas mort, Paul est mon fils. Mais allez lui dire que je suis morte. « Et que si tout est arrêté ça arrêtera de faire mal. » Il peut exaucer ce genre de rêves. Regarde les choses, elles sont tellement laides. Ces gens qui rient ont énormément de dents et d’espérance de vie ; ils ont des gueules de singes abstraits et leur esprit fait des courants d’air – et c’est bête comme éponge, un cerveau, quand c’est pas coulé de béton, de calvaire. Regarde les choses : elles sont arrêtées. (Aucune file ne bouge et les machines se taisent.) (Aucun fil ne bouge et j’aimerais le briser.) Regarde les choses ! Elles ne peuvent pas t’aider. Elles sont vives et colorées, elles se meuvent, elles dansent, elles ont grâce, bienveillance et leur beauté est inutile – elles te feront mal, ayant détruit ta chair ; elles prendront le reste. Quelqu’un dira que tu es partie par la force des choses. Mais ont-elles pris, ou leur as-tu donné ? (Je ne me tairai pas, je le pense jusqu’au bout.) Ce que tu donnes, Ginny. (Comment garder quand tout fuit et la vie, et la vie par toutes crevasses et par mon nez et par mes ongles ?) Ce que tu donnes, Ginny. « Je devrais pas penser au pire. » Pourquoi pas ? Rétorquent les antiques cynismes du fond de leur tanière. Qu’est-ce qu’il ferait à sa place, à part penser au pire ? Qu’est-ce qu’elle pouvait faire d’autre, à part longer l’abîme comme une pièce de cinq centimes, à une tranche métallique de basculer dans le noir complet ? Il n’y a que ça de complet, hein… Tu sais bien que non, Bennett. Alors dis-lui. (Lui dire quoi ?) Qu’il est heureux, qu’il voit blanc pour la première fois depuis si longtemps, et que la banalité disait vrai, qu’on rirait presque de la tempête quand on est à bon port ; que c’est une simple histoire de regard, de subjectivité ; que la torture passée devient toute relative de l’autre côté du mur. Bien sûr, c’était ce qui manquait à Ginny. Qu’il lui décrive comment c’était sur l’autre rive.

« J’y pense tout le temps. » Tout le temps, tout le temps. (Tout le temps.)
« C’est qu’à ça que je pense maintenant. » Maintenant, maintenant. (Tout le temps.)
« C’est juste à ça que… dis un truc horrible, dis-le avant que je – » Maintenant, tout le temps, ça arrêtera de faire mal. Et la détresse de Ginny dans son nez à lui, sa gorge à lui – mais il ne faisait pas partie des gens comme ça, où sont les vrais samaritains ? Qui lui avait donné l’état de grâce ? Dans quel monde Bennett tenait-il les autres à bout de bras ? (Ce n’est pas ton genre, la charité.) Je ne suis pas charitable. Je suis toujours aussi cruel, tu verras… (Nous sommes dans une voiture et Paul est à l’hôpital, et Bennett ne connait ni Paul, ni Ginny, et personne n’avance et il freine parce que les gens ne savent pas ce qui arrivera à Paul – ou calculer leur distance de sécurité.)

Elle avait dit horrible, parce que c’était le premier adjectif qui venait avec Bennett ; parce que c’était à peu près tout ce qu’il ne pouvait pas rater ; c’était de bonne guerre, il ne porterait pas plainte. (Bennett a changé.) (Oui ! Les choses changent.) Tout change, Ginny ! Paul est mort mais il a changé, il est vivant maintenant. (Bennett a changé.) Aussi barbarement absurde que ça pouvait être – il écoutait. Il résonnait – raisonnait, quand même, aussi. Il cherchait, cherchait à tâtons comment on faisait pour donner la lumière, carré dans carré, comment ça marche ? C’est quoi, comme accouchement ? C’est d’où qu’il faut le sortir ? Est-ce qu’il devait se passer la main dessus, et espérer que ça se diffuserait par radioactivité ? (Mais il était un imposteur, les vrais anges n’ont pas d’effort à faire, ils guérissent d’exister.) Inspire. Ne roule pas sur la porcelaine. « Je connais quelqu’un qui avait aussi un fils… non, une fille… avec une maladie génétique qui lui bouffait les poumons. C’était un petit incroyable, de la vie comme ça, et sa mère l’a emmené partout. »  Inspire. (C’est une histoire, elle est connue, mais si tu la connais, celle d’une poétesse russe qui écrivait sur du papier de cigarette ; elle ne voulait pas qu’on l’oublie, et ses amis…) « Ils ont pas réussi à la ramener. » Le pire du pire, et la souffrance ne devrait pas exister, et on est pas né pour se tailler en mille sur l’autel des vingt-cinq grammes d’allégresse règlementaire en tout et pour tout, et connais-tu cette autre histoire, de l’homme qui avait réussi à briser la chaîne, de l’homme qui avait remonté le temps jusqu’au point où plus ne bougeait – ne souffrait ? (Moi non plus.) Il saigne dans la porcelaine. « C’est une seule option. » (Bien calculé, Bennett, ça te fera une belle jambe quand tu brûleras en enfer.) Mais le troisième membre de la conversation acquiesçait lentement – la mort entêtante et entêtée, avec son parfum de cyprès et de baies d’if, coiffée à la mode du siècle dernier ; ses ongles qui s’arrachent les épaules de Ginny, ses cheveux vénéneux flattant ceux de Bennett, et elle disait, c’est la seule option. Pas pour Paul. Paul ? Paul est immortel, t’as pas entendu ? Elle enfonçait ses ongles plus fort, elle demandait sa cigarette. « Ça part pas. Des choses qui partent pas. L’amour que t’as pour lui, ça part pas. Il y a… des choses qui doivent pas partir. » Et même si. (C’était peut-être les derniers mots qu’elle retiendrait de lui, lorsqu’elle sortirait de la voiture pour ne plus jamais le revoir ; qu’il avait échoué à la tâche désespérément simple de lui fournir un appui moral évident ; qu’il avait plongé les mains dans la douleur au lieu de l’esquiver prudemment, qu’il n’avait pas pu s’empêcher d’exposer l’objet de l’expérience, bien proprement, lavé et brillant, par curiosité scientifique.) Si ça devait arriver. Ecoute-moi, je ne suis pas fou. Certaines choses doivent rester. Tout ne s’en ira pas avec. Tu ne t’en iras pas avec lui. (Si.) (L’autre si.) Ginny. C’est absolument contre-nature et dégueulasse, mais tu survivrais, jusqu’à ce que tu prennes la décision du contraire…  donc… il resterait… quelque chose ? Même sans ton fils. Il resterait quelque chose. Il resterait quelque chose. Répète. Il resterait – oh, Bennett. « J’en sais rien. Je sais pas s’il y a des choses qui restent. Mais je suppose que si tu choisis la vie… d’y retourner… tu prends ça aussi. » Le début de l’ébauche d’un sourire qui s’évanouit au bord de ses lèvres, la seule goutte d’ironie qui déborde du calice. « C’est horrible… ? » Murmure à peine. Comme si elle aurait envie de te répondre. Comme si ça pouvait ne pas l’être. (Plus personne n’avance sur la route et elle veut ne plus se retourner parce que le temps est une mauvaise blague et qu’on peut fermer les yeux avant l’accident et imaginer qu’on a été heureux.) Paul n’est pas mort tant qu’on ne sort pas. T’y retournes quand tu veux. Je ne t’emmène nulle part. On peut tourner longtemps. Et lui, Ginny. (Je connais l’endroit où tu veux aller, et le temps passe aussi là-bas. Même sans toi.) Reviendra pas sans toi.

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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyVen 23 Avr 2021 - 15:09


Avant que quoi? Déconnectée. C’est une bande son qui craque, une vidéo qui saute. C’est une trame à laquelle on a censuré des extraits et c’est une voiture qui ne bouge pas d’un millimètre alors nous non plus. À l’Académie, on apprenait tôt la différence entre la vraie photographie et son négatif. L’un explosait de lumière, de couleurs, l’un était trop saturé et devait absolument être noyé dans la solution au parfum d’acide qui me piquait les doigts éternellement coupés de feuilles de papier. L’autre primait sur le noir, le sombre, les angles, l’incertitude. Si l’autre était trop exposé, il était fichu. Si on en voyait trop, il fallait le jeter à la poubelle et recommencer. Pas le droit à l’erreur, on laisse une pointe d’éclat entrer et c’est raté, à oublier. Ça me rappelle les dédales de néons qui glissent sous la porte close de Noah. Ça me rappelle les pas que je vois et que j’entends, eux à qui je n’associe que des visages qui se confondent de gens que j’aimerais pouvoir traiter comme des inconnus mais qui ont fini avec les semaines, les mois par connaître mon prénom. Ni l’un ni l’autre n’existe tout seul. La photo ne sert à rien si elle n’a pas son négatif, le négatif n’est rien si on ne le traite pas comme une photo. Il n’y a pas de bon ou de mauvais, il n’y a que du blanc, du noir, de la couleur et de l’acide – non, juste un produit qui sent tout comme. Et ça sent bon, dans sa voiture. Moins depuis qu’il a ouvert la fenêtre et qu’il y entre l’air vicié de la ville infusée des moteurs qui grésillent autant qu’ils sont instables. Instable, c’est pas ce qu’on te reprochait ce matin Ginny ? Non, à peine. Hier aussi.

Tout le temps.
Maintenant.
Tout le temps.
Et il faut qu’il dise quelque chose mais je ne sais pas quoi. Je ne veux pas d’encouragements, je ne veux pas de silence. Je ne veux pas de mots vides, je ne veux rien de trop plein. Pourquoi tu lui demandes encore quelque chose Ginny, il n’en fait pas assez ? Il essaie, il réfléchit, je le déteste d’être silencieux, je lui en veux dès qu’il ouvre la bouche. « Je connais quelqu’un qui avait aussi un fils… non, une fille… avec une maladie génétique qui lui bouffait les poumons. C’était un petit incroyable, de la vie comme ça, et sa mère l’a emmené partout. » c’est pas grave que ce soit une fille mais que tu aies dit garçon, c’est pas grave que tu saches plus, que t’oublies, que tu confondes. C’est pas grave parce que dans les histoires qu’on me raconte ça finit toujours bien. Je te comprends parce que je connais l’amie d’un ami d’une amie d’un ami d’un voisin d’un oncle d’une tante d’un ami d’une amie d’un – la distance. Je sens son bras contre le mien mais il est loin, avec ses récits et ses légendes urbaines, son mythe qui prend les mêmes consonances que tous ceux que les gens m’épiloguent dans les salles d’attente. Dans l’embrasure de la porte. Ingrats, ingrate : Noah est là et las et ils osent me dire que tout ira bien, ils grattent des miettes factices pour me prouver que je m’en fais pour rien. Continue Bennett, fais pas juste inspirer, je sais déjà comment ça s’est terminé, j’en suis blasée. « Ils ont pas réussi à la ramener. » il faut ironiquement une vie et une autre pour que ma tête se tourne vers lui, pour que mes iris quittent le point le plus loin possible sur l’horizon, celui que je ne vois pas parce qu’il faudrait vraiment que j’ai des lunettes mais que vous vous doutez que je n’en ai rien à fair– oh. « C’est une seule option. » non, dis rien, ajoute rien. Tu lui as demandé, ça aussi. Complète pas, essaie pas d’apporter le moindre espoir, c’est pas ton rôle ça, c’est le mien. « Ça part pas. Des choses qui partent pas. L’amour que t’as pour lui, ça part pas. Il y a… des choses qui doivent pas partir. » moi je pars, là, n’est-ce pas ? Moi je pars et je quitte l’hôpital et je quitterais ta voiture aussi ça serait facile, la fenêtre est ouverte et la ville pue et il a l’air heureux, il est beau quand il n’a pas envie de détruire le monde parce que le monde l’exaspère. Mon rôle. Tu le regardes, Ginny. Parce qu’il ne me voit plus. « J’en sais rien. Je sais pas s’il y a des choses qui restent. Mais je suppose que si tu choisis la vie… d’y retourner… tu prends ça aussi. » tu sais pas de quoi tu parles pourquoi est-ce que je t’écoute. Pourquoi est-ce que je reste et que tu supposes, pourquoi est-ce que je choisis et que tu prends? « C’est horrible… ? » invivable, constamment. Mais c’est pas de ça que tu parles, n’est-ce pas ?

« Il s’appelle Noah. » un écho au fond d’une grotte, un rire entre deux soubresauts de pommettes fossées. Un bébé arrivé quand il ne fallait pas, dans les bras de celle qui n’en avait pas l’étoffe. On apprend pas à être mère, on n’a rien de vrai et de tangible pour se préparer à être parents. C’est faux, les livres et les classes et les conseils et les neuf mois d’attente. C’est faux. Un jour on ne l’est pas, le lendemain on le devient et demain, et demain on ne réussit pas à le ramener. Une photographie et un négatif. Une porte et un faisceau de lumière. Des embouteillages et nos silences. « Personne parle du reste. Personne équilibre. » ça aurait pu être un merci à toi de l’avoir fait, si mes lèvres n’étaient pas occupées à se serrer, à masquer mes dents prêtes à déchirer l’intérieur de ma joue quand bien même ça ne goûte pas amer sur ma langue. Ça ne goûte rien. Si tu veux serrer quelque chose : c’est lui, que je voudrais serrer. Rien d’autre. Mais même pour ça j’en ai plus la force. « Tout le monde parle de l’après comme si c’était ce à quoi on aspire. » tout ira bien, dans un peu de temps. Les résultats rentreront, d’ici une semaine ou deux. On en saura plus sur le donneur demain. Attendons de voir comment il réagit aux traitements. Dans un mois, il sera possible de faire de nouvelles analyses. « J’en veux pas de l’après. Parce qu’il vive, ça aussi, c’est qu’une seule option. » serre les mouchoirs Ginny, ils ne servent à rien mais l’emballage fait du bruit, il craque à peine mais au moins il le fait, foutue lâche incapable de s’entendre dire ce qui constitue l’épée de Damoclès au-dessus de mes épaules. « C’est juste une option et je suis pas prête et lui non plus et ils veulent qu’on le soit et ça fait aucun sens – » pas prête à quoi ? À espérer ? Pas prête à croire que si l’option A existe l’option B n’a pas le choix d’exister elle aussi. La photographie, le négatif. La porte et le faisceau. Les embouteillages. « Et je fais aucun sens. » t’en fais jamais, t’en feras jamais. Qui pourrait en faire, dans une situation aussi absurde que celle-là ? Je parle pas de Bennett, je parle pas de toi. « Et ça, ça fait aucun… » je parle de la larme, la seule, qui glisse sèchement sur ma joue. Les mouchoirs qui ne servent à rien servent à quelque chose, finalement.

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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyLun 3 Mai 2021 - 0:51


Il aime les chaînes qui ont un début et une fin, les énoncés de problèmes limpides, gracieusement posés. (Parle encore de toi.) (Bien sûr ; de qui d’autre ? L’égoïsme, d’abord ; l’empathie, l’altruisme, tout cela ne peut venir qu’ensuite sans tout cramer.) (Regarde-moi : j’ai réussi comme ça.) Il aime les solutions élégantes et la mathématique subtile, la science de la vie et l’humanité, qui avait refusé l’existence animale et instinctive, refusé même le mouvement de l’espace ; choisi de calculer les planètes et d’inventer la roue, puis la théorie atomique. (La roue, puis la théorie atomique.) Vous voyez, tout ce qu’on peut faire… ? (Tu n’es pas un artiste, Bennett, tu fais de l’art comme d’autres construisent des fusées.) Il aimait cette humanité-là. (Tu veux t’en aller, toi aussi.) Je suis bien. J’ai le droit à mon temps. (Le rêve de l’ailleurs ne mène par forcément là-bas.) La roue, puis la théorie atomique. (Des voitures et des bombes.) Une infinité de billes d’énergie pour expliquer l’acidité de la pomme, puis la chimie du cerveau. De grands systèmes, des axiomes, des théorèmes, des preuves. Si tu as mal, mets tout sur silence à coups de codéines sophistiquées que nous avons inventées pour toi. Si quelque chose est source de bien-être, persévère pour en obtenir toujours plus. Sécurise. Que ça reste. Evènements, entrainent conséquence ; pas de fumée sans feu ; et il y a remède à chaque affection du corps ou de l’âme. Des postulats ; des démonstrations ; un fil logique total. Rien de tout cela n’existe dans l’observable et cafouilleuse réalité. (La roue, puis la théorie atomique.) N’expliquaient rien ; alors Bennett rafistolait… « Il s’appelle Noah. » Paul s’appelle Noah, les étoiles à neutrons s’alignent, et elle aussi avait trop de prénoms, s’il se souvenait bien des registres universitaires, sa mémoire qui ne servait à rien sinon retenir les lambeaux dérisoires. Et pourquoi on fait ça ? (Faire quoi ?) Pourquoi on donne plusieurs prénoms aux gens ? (Je…) Pourquoi un ça ne suffit pas ? (Je ne sais pas. Peut-être bien que ça sert à donner plusieurs chances : lorsque ça va mal, on abandonne un prénom, comme peau de serpent, et ensuite on renaît.) Alors qu’est-ce qui empêchait Noah d’abandonner Noah, et de devenir Paul pour revenir dans le monde ? (Noah n’est pas mort.) Je ne parle pas de Noah, je parle de prénoms. Ginny aussi pourrait en laisser un, l’ouvrir comme un sac, y vomir toute la souffrance et le dégout, puis des perles de désespoir, des boyaux de son long cri que personne n’entendait ; le recoudre et le lancer à la mer. L’eau salée dissoudrait les regrets, les fautes et les hurlements insonores – les coutures du sac écriraient je suis libre, en laissant le fluide s’infiltrer dans le cœur déraciné. On prendrait un autre prénom ; un autre visage, peut-être ; il voudrait dire : je ne suis pas esclave. Esclave de quoi ? Regarde autour. (De grandes étendues lacustres où jeter ses anciens êtres.) (T’as un deuxième prénom, toi ?) Non. « Personne parle du reste. Personne équilibre. » Equilibre. Mais tu as d’autres prénoms, tu pourrais ressusciter, tu pourrais t’en aller. Tu pourrais rêver d’ailleurs. (Est-ce que tu l’écoutes ?) Evidemment. (Tu n’as pas l’air.) On a jamais l’air. J’ai pourtant ouvert la fenêtre. Jouer sur les mots. Tu n’écoutes pas. Il écoute. « Tout le monde parle de l’après comme si c’était ce à quoi on aspire. » Le plafond séduisant, caféine amère, fatigue de rien, pour rien, sans rien, étouffoir à vide ; la flamme angoissée qui court dans le ventre comme un rat d’égout, à la recherche de combustible, en trouve toujours, et ronge les os comme une chienne. N’essaye pas de comparer tes maux disparus aux siens qui la transpercent et l’assassinent ; là où ta raison ne sert à rien, les échelles de sens non plus ; et tes paroles se consument déjà dans sa mémoire. Inutile. Sa présence, qui devait être active, analytique, prenante ; s’effaçait dans l’ombre de l’invisible qui s’imposait. L’après, Ginny ? Il ne connaissait pas, Bennett est un pur présent, une conscience primitive qui grésille, fréquence radio, recherche en cours. Demain n’aura jamais aucune espèce d’importance, ni dans la grandeur du sort, ni dans l’éclipse grelottante. Nous n’avons pas peur du temps ; à la toute fin, c’est nous qui gagnons. Que dans la vie qu’on perd.

« J’en veux pas de l’après. Parce qu’il vive, ça aussi, c’est qu’une seule option. C’est juste une option et je suis pas prête et lui non plus et ils veulent qu’on le soit et ça fait aucun sens – » Je pourrais dépasser la Toyota grise. Je ne peux pas t’aider. Je ne le pourrai jamais. Il propose des options, factuel et grotesque. Ce n’est pas ce que disent les préposés aux guérisons miraculeuses, ni les apôtres de la bonne nouvelle. Ils veulent qu’on soit prêt – à quoi ? A partir ? A rester… ? Mais le malheur lui glisse des mains, l’illégitimité le toise ; et chaque mot qu’elle lui lâche est destiné à quelqu’un d’autre, pas à lui qui n’en pouvait rien faire, pas à lui qui n’était capable que d’une compassion passive, profondément inutile, comme regarder la mouche qui meurt dans le miel – Noah dans la morphine. On s’extermine gentiment, sur cette planète. On connaît la circonférence. Les marées. On se branche à des respirateurs. Il scrute la Toyota suspecte. Ginny étouffe juste à côté. Bennett a l’impression de voir quelqu’un mourir. Premiers secours ? Aide-toi, le ciel t’aidera. Pourquoi elle le regarde ? Il n’en mène pas plus large. Ses discours perdent sens comme des chandelles doivent fondre, dans des églises où l’on croit encore à la victoire finale. Lui aussi, pour d’autres raisons – celles qui l’avaient poussé à lui donner le pire plutôt que le miel. La putain de liberté, ignoble, atroce. « Et je fais aucun sens. » Noah, Paul, boîte à gants. (La roue, puis la théorie atomique.) Le moulin a brassé son sang ; et les atomes se barrent un par un, il les voit qui fusent hors d’elle pour rejoindre des destinées plus glorieuses ; qui se coagulent en mince rivière brillante sur la joue de Ginny. Des atomes, rien que des atomes… qui n’émeuvent personne… ce ne sont que des atomes… « Et ça, ça fait aucun… » Les mouchoirs. Non, pas les mouchoirs, Bennett. Ne soit pas aussi… comme ça. (Les mouchoirs.) Pas les mouchoirs. Ne sois pas aussi toi, pas aujourd’hui. Alors quoi ? Qu’est-ce que je fais ? Ce que font les gens que l’habitude de regarder leurs émotions comme des bêtes de foire n’a pas pourris jusqu’à la moelle. Il aurait aimé pleurer lui aussi, montrer patte blanche, et qu’il n’était pas si terrible qu’elle pensait, que ce n’était pas exactement Bennett, que s’il avait un deuxième prénom il aurait changé de peau, et que ce nom aurait voulu dire je sais quoi faire quand les gens pleurent. La file de gauche avance maintenant. Et la sienne ? Sa bouche qui ne sert à rien, le moteur qui ne tourne pas, forment une superbe symbiose d’inefficacité. Le regard qui néglige de se concentrer sur la route retombe aux mouchoirs. Réfléchis pas. A quel moment les bras de Bennett se retrouvent autour des épaules de Ginny, puisqu’enfin la file de droite avance ? C’était ce que font les gens, quand d’autres pleurent… (Et les klaxons menaçants pleuvent sur l’habitacle.) On ne peut pas avoir envie de partir avec un être humain si proche. N’est-ce pas ? (N’est-ce pas ?) Ils klaxonnent, klaxonnent. Il a si peu à donner. Personne n’entend.

Une frappe sourde et répétée contre la fenêtre du conducteur l’arrache à l’étreinte. Lorsque Bennett tourne le regard vers la vitre, les beuglements d’une bouche belliqueuse peinent à se frayer leur route dans l’épaisseur de la portière. Bennett lève une main d’excuse en baissant la fen– « …vois pas qu’y’a quarante bagnoles qui t’attendent ? Tu veux de l’aide pour démarrer, faut que je t’app– » « C’est bon, j’y vais. » « Espèce de connard. » Capte juste encore les mains qui tambourinent sur sa carrosserie, la main de Bennett passe par la fenêtre pour repousser l’autre avec un dégoût viscéral, et tout ce qui peut être beau en ce monde finira laid de dégueulis – « Touche pas à ma caisse, » derniers mots qui s’érodent entre ses lèvres raides. La voie est libre, il peut bien avoir jeté l’intrus sous les roues d’une bagnole ; le vent s’engouffre des deux côtés lorsqu’il presse l’accélérateur. Pour aller où ? Ça ne sent plus rien – ça n’a jamais rien senti de particulier, dans la voiture de Bennett. Je te promets que j’ai tout écouté, que ce n’était pas la solution de facilité. Que l’eau et le sel sont plus que des atomes. Que j’ai toujours eu tort.

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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyJeu 6 Mai 2021 - 21:15


La traître. On klaxonne.
L’ingrate. On klaxonne.
J’ai plus rien à donner. Personne parle.

Je ferai pas la chronologie de la dernière fois où j’ai pleuré. Je dirai pas que je ne me rappelle pas comment faire même si ça se fait quand même. Je dirai pas que j’ai perdu le contact de la sensation, que ça chauffe mes yeux, que ça glace ma joue. Je dirai pas que j’avais même oublié jusqu’au goût que ça pouvait bien avoir, une larme, juste une. Pas des rivières, ça sert à rien, elle est déjà envolée. Du revers de la paume j’en suis à l’essuyer maintenant que j’ai abandonné à leur sort les mouchoirs tombés à mes pieds. Ce serait déplacé de dire que ce n’est pas sa faute, qu’il n’a rien fait de mal. Ce serait étonnant aussi, pour n’importe qui connaissant l’avant de savoir que jamais Bennett ne m’avait fait pleurer. Oh, mais si, tu oublies la fois où – non. Jamais il n’était allé jusque-là, pourquoi tu précises, parce que c’est important de statuer les faits, si c’est si important alors prends note que t’es la seule qui se pousse merveilleusement à bout. La seule. Et pourquoi donc, est-ce que tu craques? Je craque pas. Hm. Une situation que je connais tellement par cœur que je doute pouvoir un jour effacer les mauvais souvenirs au détriment des bons. Un jour, on l’a dit déjà, on l’a biffé, rayé du script, jeté hors du scénario. Pas de un jour qui tienne. Il ne savait même pas que j’avais un fils : maintenant il a un prénom, il est malade, il est à des kilomètres derrière nous et je pleure. Tu pleures? J’essaie. Je réussis même, c’est facile. On ravale pas, on laisse aller. On bat à peine des paupières, on garde les doigts déliés. J’aurais pu les glisser sous mes cuisses, mes phalanges inutiles. J’aurais pu m’en servir pour reprendre contenance à ici et à maintenant, compter les rainures et les coutures dans les plis des tissus, inventer des mélodies présumées rassurantes sur le tableau de bord. Continuer à fouiller dans ses affaires, faire le plus de bruit possible pour accompagner les klaxons et mon mutisme, les pneus qui crient dehors et le sillage humide sur ma joue qui gâche tout du masque qui s’y ancre – ancrait. Ça a fait une fissure. Ça a cassé quelque chose? C’est pour ça qu’il me regarde comme ça? C’est pour ça qu’il, juste.

Mes phalanges inutiles occupées contre sa nuque cette fois. J’ai pas réussi à pleurer finalement, on annule le plan. Aujourd’hui est annulé aussi, tant qu’à faire, tant qu’à sortir la gomme à effacer et s’appliquer à faire disparaître les preuves. Les preuves comme les marques, sur son t-shirt. Dans un autre monde ce serait de la peinture, du fusain. Du vin, de l’argile. Aujourd’hui c’est une perle sombre et grosse comme le bout d’un pouce, et dix suivantes chacune indépendante les unes des autres. C’est pas un torrent mais ça vient par vague, c’est pas sec, c’est le déluge. Après nous l’absence de, néant de rien du tout. Parce qu’il n’y a pas de nous et parce que je suis encore à l’hôpital et qu’il est toujours à faire ce qui était près de l’établissement (il n’était pas près de l’établissement) (il a pris trop de temps pour arriver, il était à l’autre bout de la ville) (il est venu). Tu disais? Parce que ce n’est qu’une voiture dans des embouteillages et un rendez-vous vers aucune destination finale. Une excuse pour un alibi, et un klaxon encore. Non, ça ce sont des poings sur la fenêtre derrière lui. Ou devant? Je sursaute pour des tas de raisons que j’efface au même titre que les reflets qui barbouillent ma peau désormais plus du tout cachée par la sienne. Hen, quoi?

« …vois pas qu’y’a quarante bagnoles qui t’attendent ? Tu veux de l’aide pour démarrer, faut que je t’app– » ils nous attendent, ahah, pour une fois c’est leur tour.
« C’est bon, j’y vais. » où est-ce qu’on va Bennett? J’ai pas envie.
« Espèce de connard. » dis pas ça, j’ai des mouchoirs et il a ouvert la fenêtre et c’est toi qui frappe, lui il -
« Touche pas à ma caisse, » - lui il le repousse, lui il démarre, Le moteur était même pas coupé. Même chose, différente finalité.

Un kilomètre, un demi. Les embouteillages se déplacent comme un mauvais caillot de sang qui s’enracine là où il ne faut pas, dans la jambe, c’est pire parce que c’est sinueux. Ça remontera, il faudrait les soulever, c’est juste une question d’une nuit, pouvez-vous vous assurer qu’il garde le mollet bien surélevé? Certaines voitures bloquent, d’autres dépassent. J’ai pas le permis et je l’ai jamais voulu, et ce n’est certainement pas l’endroit dans mon récit où je recommencerai à dire ce que je veux et ce que je ne veux pas. Oh, allez, ça a changé depuis tout à l’heure non? À peine. Je veux crier. Je veux un endroit où y’a personne. Je veux qu’il prenne à droite, rien que parce que je le vois mettre son clignotant à gauche. Je veux savoir ce qui le rend heureux. Je veux copier et coller chacun des éléments qu’il listera rien que pour voir si ça fera pareil pour moi. Je veux pleurer à nouveau. Qu’est-ce que ça fait quand on s’y attend? Quand on sait que ça va venir, que c’est possible. Je veux dormir. Je veux me réveiller Je veux que n’importe qui croit que c’est véritablement tout ça que je veux et pas juste un signe. Stupide signe d’idiote acharnée, qui me confirme que Noah ira bien. Noah. Je veux Noah. C’est ça la réponse. C’était quoi la question?

Je l’ai perdue, quand ma tête s’est décalée. Qu’elle s’est posée sur son épaule, que mes paupières se sont fermées. J’ai expiré sans savoir quelle était la raison d’inspirer. « Encore une fois. » encore quoi? Encore un tour, encore un kilomètre? Encore un embouteillage, encore une chose horrible. Tu gagnes du temps, Ginny. C’est tragique, quand c’est la seule chose que je veux perdre.

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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyVen 14 Mai 2021 - 1:16


Il n’y a rien de transmissible, alors qu’il referme des bras inutiles sur le dos de Ginny, au milieu des voitures qui les dépassent pour combler le vide laissé par Bennett, devant. Un vide supplémentaire, disons. (Devant c’est vide sur deux cents mètres, et les bagnoles rasent les lignes à gauche, à droite, déterminées, avec des phares qui ont la rage et font du morse pour l’injurier. On dirait qu’elles clignent des paupières, l’écume aux lèvres.) Où vont-elles, dites ? (Tu vas te faire arrêter.) C’est ça, je vais me faire arrêter. Parce que je suis à l’arrêt. Sur l’autoroute. Rien de plus normal. Ça parait logique. On ne s’arrête pas au beau milieu, comme des accidentés qui n’ont pas d’accident, sans même la politesse cosmétique de mettre ses feux de détresse, or pourquoi les mettrait-on, s’il n’y a pas de détresse ? La bagnole est intacte. (Ginny n’a pas mal au corps.) Rien à voir quand on leur jette un regard de charbons ardents, brûler, disons, de la suie, c’est absurde, et cette phrase, se brise. La bagnole est intacte. Vous êtes arrêtés sur l’autoroute. (Il y a des priorités, et il connaît son code.) (Un rappel ne te ferait pas de mal.) Mais ce n’est pas de cette autoroute dont je parle. (Elle pleure contre lui.) Aucun sanglot ; seule la sensation tactile, subtile, à peine liquide, l’avertit d’une nouvelle arrivante, toute pareille à ses semblables ; ronde et molle jusqu’à le trouver lui, où elle séchait comme en plein désert. Respirations qui se croisent sans se voir, et peut-être que ce n’était pas la mauvaise décision. Le fondamental. Le plus primitif. Tout ce qui peut rester de cette vaste lessive d’entrailles et de choix de vie involontaires. Qu’est-ce qu’il aurait voulu, lui ? Il n’aurait voulu de personne, il aurait continué jusqu’à ce qu’on le percute sur l’autoroute, il ne se serait pas arrêté, il – ce n’est pas la bonne question. La bonne chose à faire, voilà la question, et elle n’a aucune espèce d’affinité avec la volonté, le désir, l’envie, qui n’étaient que des corruptions plus ou moins évoluées de l’envie de crever qui logeait au bout du bout. Ce n’est pas pessimiste – chacun sa bougie. La nécessité du contact contre la hantise du mépris et du mensonge ; il tenait sur le fil… (C’est ce qu’on fait, quand les gens pleurent ?) (Elle est où, ta théorie, quand t’en as besoin ?) Je ne sais pas, où elle est. Je fais ce que je peux, voilà la théorie. La pratique. Les deux. (C’est moins glorieux.) Et l’autoroute… ? Les yeux de Bennett fixent vaguement le flot de la mer sur quatre roues, côté passager, l’inlassable remous de la vie mécanique qui n’a de cesse de se renouveler, de les dépasser, de les dépasser. Ils rentrent chez eux. C’est peut-être l’heure du dîner. Un adolescent, le nez dans la fenêtre, jette un regard à leur banquette arrière. Eux ne bougent pas – on leur hurle dessus avec de grosses machines bruyantes pour qu’ils aillent au casse-pipe la fleur au fusil. Ils pouvaient bien partir, lui laisser cinq minutes… ? Pas très sorcier… se taire un peu, profil bas… un peu de civilisation, merde… Il n’avait nulle part où emmener Ginny. Il devait réfléchir. Il devait être là. Pour facile que c’était, d’appuyer sur la pédale et de filer droit, tout droit ! Il leur en montrerait, du tout droit… des chemins tous tracés… on n’a même plus le droit de s’arrêter, sur cette satanée autoroute ? C’est écrit où ? Marche, cours, file, vole ; et surtout, ne te retourne pas – les rétroviseurs sont là pour ça, et il ne sera pas de pitié pour tout ce que tu laisses derrière. (A s’efforcer de compenser le vacarme par la faiblesse de sa respiration, il sentait la sienne à elle, et il lui venait dans l’idée qu’elle était vraiment là, qu’ils étaient là, au milieu de l’autoroute, parce que Noah allait peut-être mourir et que la vie continuerait, parce que Noah allait peut-être vivre mais que la vie était déjà tout à fait finie, arrêtée, fuite en présent.) Personne n’a le droit de s’arrêter sur l’autoroute. Le répéter n’y arrangeait rien. Alors envoyez de l’aide. Elles sont où ? Les ambulances ? Les services sociaux ? Ce n’est pas ça la règle ; personne n’a le droit de s’arrêter sur l’autoroute, tu vas rouler, oui, espèce de dégénéré ?

Écoute pas, écoute pas. Tu les écoutes déjà pas. Tu m’écoutes même pas. Tu fais toujours le bon choix. (On a pas le droit de s’arrêter.) On va s’arrêter, Ginny. Je vais trouver un moyen. Mais l’autoroute la boufferait jusqu’au dernier nerf vivant, elle l’engloutit tout entière, elle veut pas des gens qui retournent en arrière, elle veut pas de ceux qui s’arrêtent et il ne sait pas ce qu’elle veut, à part qu’on roule et qu’on s’écrase juste au bon moment ; pas avant, gaspillage d’essence ; pas après, ça fait pas propre pour les autres, et il faut tout nettoyer... Les règles, sont donc faites pour être respectées. Personne ne s’arrête : avance, avance, avance, avance. Les feux de détresse contre l’eau sur son haut. L’autoroute n’attend personne. Elle n’a pas envie d’avancer ; il peut comprendre ça. Oui, espèce de connard, dégage de ma caisse, tu vois pas que je suis occupé ? Tu vois pas que c’est plus important ? Et ce serait pas loin de le désespérer, que les gens ne voient pas, ce qu’il ne voyait pas non plus. Ce qu’il ne faisait que deviner. Il démarre, frein à main et plus fébrile sur le volant. Qu’est-ce qui explosait, si la voiture faisait une embardée, si tout se cassait la gueule et qu’une étincelle y prenait ? Le réservoir ou Ginny ? C’est un piège, ne réfléchissez pas. Bennett est là, il désamorce la dynamite, et il transforme l’asphalte en rêve dansant. N’avez-vous pas entendu parler… ?

Il a manqué la bonne sortie – c’est-à-dire qu’il y avait quelque chose qui, dans sa terminologie routinière, s’appelait la bonne sortie, l’alarme usuelle n’avait pas retenti lorsqu’il avait dû passer outre, à un point indécis de la durée. On prendra la prochaine. Elle est où, la prochaine ? Ça n’a pas de sens, il n’a nulle part… il y a des endroits pour rire, manger, admirer, rencontrer, dessiner, célébrer… se faire prescrire des choses débilisantes et mélodieuses, comme une cigarette de sucre et de belladone, il a ce genre de lieux où l’emmener… mais il n’a pas d’endroit pour pleurer… ? Qui est-ce qui guide les roues d’une Ford grise passant sur la bande d’arrêt d’urgence, déborde sur l’herbe du bas-côté, à bout de souffle – qui, la voiture ? Oui, la voiture, qui d’autre ? Qui pose les questions ? Mais personne ne pose de questions. « Encore une fois. » (Bien sûr, mais quoi ?) Au poids sur son épaule répond le bras qui passe derrière les siennes, naturellement. Comme font les gens. Non ; comme fait Bennett. (Les larmes, en fuite lente et continue, pluie de gouttière léthargique, marquant l’heure sur lui qui n’y peut rien.) Il n’a pas les heures à rendre. Tous les cercles fuient, les points se délient, se détraquent ; s’égrènent doucement dans le monde inachevé. L’autoroute ne fait pas cercle, l’autoroute ne boucle rien. Retrouver le contact, pour sceller quoi ? Il y a la voiture tout autour, qui les couvre de son corps d’acier ; et personne ici n’a besoin d’une quelconque protection, lorsque toutes les foudres ont déjà frappé dans le mille, dix mille, et des millions aussi. « Je te crois. » Son autre main pour son autre épaule, et ce n’est pas un cercle, aucun cercle ne se ferme, et Bennett est insuffisant. Croire que tu veux Noah ; que lui ne savait pas. En elle, aussi, pour ce que ça voulait dire. En toute la douleur qui ne sortait pas.
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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyMar 18 Mai 2021 - 0:42


« Je te crois. » on commence avec la fin parce que si rien ne fait de sens alors ça au moins ça aura le mérite de se placer quelque part dans le temps. Pas du tout, c’est absolument pas comme ça que ça fonctionne. Pourtant ce qui se place reste ma tête sur son épaule, et son bras sur la mienne. Y’a un os qui entre dans ma joue, y’a un parfum de tabac qui vient de je ne sais pas où. Y’a la route qui s’étale devant nous et à côté et derrière et partout, elle monte et elle descend et elle propose des tas de finalités et encore plus de scénarios catastrophes. Mais dans aucun des angles que je ne remarque pas et étudie encore moins est-ce que continuer tout droit reste l’option la plus viable. Devant y’a rien. Y’a des panneaux, y’a des buildings, des silhouettes. Du vert, du gris, du bleu, du flou. Devant, c’est trop loin et je n’ai pas de lunettes je l’ai dit et je le répète. Peut-être que ce sont les larmes qui brouillent ma vue, peut-être que c’est l’idée de ne pas du tout avoir envie de savoir ce qui s’y trame que les kilomètres à venir me révulsent autant. On dit de changer d’air, on dit de sortir de la chambre, on dit d’aller voir le monde et on dit de ne pas vivre entre des murs de carton éclairés par des néons qui piquent les yeux. On dit que l’hôpital est fait pour guérir les maux déjà présents parce que ceux qu’il cause sont techniquement ambiants. On dit que ceux qui entrent pour les autres doivent être en mesure d’enfiler incessament leur masque à oxygène en premier. On dit de reprendre des forces et d’être au chevet de ceux qui en ont besoin parce que ce n’est qu’ainsi qu’on peut le leur donner, ce dont ils ont besoin. Mes doigts ont besoin de sentir quelque chose ; ils se resserrent sur les pans du t-shirt de Bennett. Ma tête a besoin de silence ; les mots me manquent. Ma respiration a besoin d’ironiquement souffler ; elle ralentit, au fil de mes paupières qui se ferment, s’ouvrent en cascade, se braquent aussi vite. Quand je vois des lettres que je déteste il y a mes phalanges qui se referment un peu plus sur le vêtement, qui signalent un non aussi lâche que muet. Quand il change d’allée, qu’il ralentit au passage, quand il se détourne de la route et du plan avec, c’est là où mes ongles lâchent du leste, que je referme les yeux à défaut de voir le reste.

Il me croit et je sais pas pourquoi. Je sais pas qu’est-ce que j’ai bien pu dire ou faire, je sais pas à quel moment j’ai eu tout vrai, ou tout faux mais que c’était ce qu’il fallait. Bennett ne me croit pas, ça fait partie du deal. Faisait. Tu cherches des problèmes là où il n’y en a pas et tu t’inventes des scénarios de misère quand l’issue ne t’intéresse absolument pas. Je fais pas exprès – mais tu le fais quand même, et c’est ça qui est nocif. « Je t’ai même pas dit merci. » elle est enrouée ma voix, perdue entre une confession qui me semble encore totalement irréelle, figée dans ma tête et dans l’espace et sur ma langue et à quelque part entre le rétroviseur et le coffre à gants. Je lui ai même pas dit merci parce que je ne dis pas ces choses-là, d’habitude, celles qui précèdent. Parce que je n’ai pas les mots pour, parce que ça sort dégueulassement, parce qu’il n’y a rien à dire qui puisse être aligné avec le bordel de ce que je ressens à l’intérieur. Personne peut concevoir, personne peut comprendre, personne peut faire de suite dans une trame à défaut d’être chaotique et pourtant il n’est pas personne. Était. Tu te mélanges avec tes temps de verbes, Ginny. Je me mélange tout court. Oui, ça aussi. « Ça fait pas de sens, mais ça, ça en faisait. Ça en fait. » ce n’est pas en le disant que ça en fera plus, mais elles se reprennent, mes conjugaisons. Elles se reprennent et pas moi, ça prend du temps ces choses-là. Ça prend du temps et de la patience, de recoller les morceaux un par un. La légende – oh seigneur, où vas-tu – la légende dit qu’un puzzle ne se fait pas que dans un angle, qu’il est tout à fait possible de mélanger les pièces, de les tester, de reprendre le trajet à l’inverse, de commencer par la fin et c’est là où on en était, non? « Je te crois. » « J’ai confiance en toi. » c’est une suite de mots qui ne vont pas ensemble, pas comme ça. Ce sont des phrases qui font joli sur papier, qui veulent dire de bien belles choses. Ce sont des phrases qu’on espère toute une vie d’entendre, qu’on aspire à recevoir mais jamais dans ce contexte-là. Ce sont des outils, des leviers, des armes même. On les donne et la personne de l’autre côté a peur qu’on les reprenne. On les garde et en face y’a mille questions sur le pourquoi du comment du silence et du – Ginny, où vas-tu?

Ingrate. Mère indigne. Horrible figure d’autorité qui n’a pas les épaules pour l’être. Tout le monde le répète depuis le début, que je n’ai pas la carrure d’élever un enfant, que je m’émiette à petit feu au même titre que lui. Personne ne serait étonné que j’ai pris la fuite. Je ne suis pas étonnée que ce soit Bennett qui soit celui aux clés pour un ailleurs qui a des consonances d’avant inachevé. Où je vais, où je vais c’est dans un sens et un autre du labyrinthe. C’est pas facile de s’orienter quand le fil d’Ariane est attaché à mon doigt d’un côté et à son orteil de l’autre. « Il va falloir que j’y retourne un jour. » c’est là où je dois aller. C’était bien, d’y croire. C’était bien de se donner la chance de respirer, quand même les fenêtres baissées et le courant d’air aussi sec que le désert n’ont pas pour option de base d’être stagnant, de rester. C’est du nomade, c’est pas du fixe et ça le devrait. Ma place n’est pas sur le siège passager d’une voiture sans destination au bras de quelqu’un de qui l’alliance s’est prise à faire des nœuds par deux fois à travers mes mèches déjà emmêlées. Ma place s’étiole, ma place est éphémère. Ma place est claire, mes doigts se resserrent. « Je veux pas savoir quand. » est-ce que j’ai le droit, seulement, de lui demander ça? C’est pas vraiment une question, y’a pas de point d’interrogation à la fin. Tu t’en sors en parlant tout bas, tu t’en sors avec des murmures et des yeux fermés, avec un souffle irrégulier. Oui mais son oreille est juste à côté, et si je sens ses expirations, c’est qu’il sent les miennes. « Me dis pas quand. » tu peux me dire tout le reste. Mais la date de fin, mais le chemin du retour, mais le bruit de la ceinture de sécurité qui finira inévitablement par se détacher devant l’immense établissement sans vie où ma vie tente de vivre ça, c’est, juste, quoi, que, je, tu. Me dis pas quand. Tout le reste.
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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyMar 18 Mai 2021 - 1:33


Il était à l’autre bout de la ville ; quelle importance ? Il était à l’autre bout de sa vie ; quelle importance ? L’autoroute, la communication, sur la bande d’arrêt d’urgence sans feux de détresse (ils doivent avoir une panne, un problème d’embrayage, un pneu crevé). Sans urgence. Si on lui demandait, que saurait-il répondre, à part un geste évasif qui engloberait l’embouteillage et l’existence ; l’embouteillage plus que l’existence, pensez-vous, c’est-y pas le foutu destin qui leur mettrait des barres dans le ventre, alors que le trafic... la voilà, votre fin du monde et l’éboulement des soleils, parce qu’il parait qu’un jour tout cela va disparaître et qu’on y sera plus. Il parait… que tout ce qu’on a pu tenir dans nos mains bavera dans la friture et la poussière. C’est pas joli ? Qu’alors on aura tenu à la beauté et au souffle pour rien. S’accrocher à quelle planète ? La terre va flamber, on la verra pas. La boîte à gants, si tu veux serrer quelque chose. Une main froisse son haut car on y est pas encore. Le langage des ongles, plus correctement syntaxique que les sons désarticulés et pâteux, littérature de bave sur la langue. Les mots ? De l’air, et pas frais, l’haleine de la défaite. Putride, et il n’a pas envie d’y penser. Un tas de chair disloquable à souhait pour s’écraser, se soutenir, on n’a que ça à donner. J’ai donné, qu’est-ce qui m’étonne ? « Je t’ai même pas dit merci. » Ginny parle ; pour parler de lui. C’est pas la peine. C’était donc ça, ce qu’ils voulaient dire, le don de soi, l’abnégation qui n’attend aucune rétribution : ‘c’est normal’, voudrait lâcher sa bouche comme si elle se sentait de tenir cette aberration sur la longueur. Les standards sont terriblement bas, pour que Bennett soit à remercier de sa générosité. « Ça fait pas de sens, mais ça, ça en faisait. Ça en fait. » Lui ? Elle ? De s’arrêter ? De se taire ? L’immobilité fixe une bulle vidée du temps autour de la Ford qui n’est pas en panne. (Fixer le plafond, attendre que ça passe.) L’expression était impropre ; fixer le plafond, et croire que rien ne passe ; fermer les paupières, et s’imaginer le flot sans nous, la matière figée, l’horloge qui ne tournerait que pour nous. Qui nous attendrait, pour une fois. Si je ne bouge pas, si je ne vois pas, si je ne respire pas – on m’attendra. Ça ne peut pas partir tout à fait sans nous. Ça ne peut pas en laisser un comme un abruti dans l’herbe quand les autres font du mille à l’heure sur le goudron. N’est-ce pas ? Mais la terre flambera, etc, etc. « J’ai confiance en toi. » L’étrange, le contre-nature et l’absurde se mêlent dans des valses immobiles, entre un sens tronqué et un mot de trop. L’étrange. Ils ne se connaissaient pas. Plus ? Il n’avait pas envie de l’avoir connue, tout en était sali, des cavités crevassées perçues trop facilement, trop tôt, trop confirmées aujourd’hui. Il voulait être un inconnu, juste maintenant. Le contre-nature. Il y avait d’autres personnes, aptes, à appeler. Voulait-elle de quelqu’un d’apte ? On se méfie des professionnels parce qu’ils ne ratent jamais leur coup. Et le stagiaire manquerait peut-être la veine, et on garderait les yeux éveillés dans l’opération, on s’éteindrait dans la souffrance qu’on mérite. Ce ne serait pas la faute du stagiaire. Ce serait ma faute. L’absurde. Le silence. Rien que ça. (Et la confiance ?) Il y avait deux réponses. Pas moi, c’était Ginny. J’ai tellement confiance en moi que je vais méthodiquement procéder à la fin des toutes les promesses, c’était Bennett lorsqu’il était seul. Alors moi aussi, c’était l’autre Bennett. Quelque chose à refléter. Alors moi aussi. Même si les standards sont terriblement bas ; Bennett la planche à pleurer sans réconfort, raide comme s’il n’avait jamais vu une larme, en laquelle elle avait confiance. Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire, la confiance ? Qu’on se laissait pleurer. (Un pour soi et voilà la chevalerie, cynismes vains, je ne suis pas responsable de la misère du monde et chacun son enfer, bla, bla, bla.) Porter sa croix. Elle se déleste de la sienne, il ne lui en veut pas. Sa doctrine ne fonctionne pas. Bennett ne fonctionne pas. Il n’a aucune idée de ce qu’il fait, si ce n’est l’intuition étrange que c’est la seule chose à faire et qu’elle vaut mieux que la continuité du caractère et la constance dans la médiocrité. « Il va falloir que j’y retourne un jour. » Il n’y pensait même plus ; pour lui, retourner, c’était la lumière chaude, l’habitude, la routine d’une certaine satiété de vie. Il était, quelque part, un traître : son existence s’enraillait sur l’autoroute, elle faisait partie des bagnoles, il n’avait pas besoin de s’arrêter avec elle. Ses rythmes sont pulsatiles et sains. Il avait de l’essence. Il avait des réserves de vie. Il pouvait rouler encore longtemps. Bientôt il ne se souviendrait plus de la noirceur. Il deviendrait aussi benêt qu’ils lui paraissaient à lui auparavant ; il entrerait dans la chaîne, bonheur manufacturé et livraison toujours à temps, il avait le droit au temps lui aussi, il avait le droit de ne pas mourir. Ça impliquait de regarder les autres, mourir, avec l’expérience du fait et la répulsion pour la contagion ; à terme, même cette crainte s’évanouissait, ne resterait plus que la peur de sa propre indifférence, celle de ne plus comprendre ; un jour il n’y aurait plus de peur du tout. Il ne comprendrait plus. (Les cicatrices ?) Je m’arracherai la peau, elles n’existeront plus, le malheur aussi.  Il y croyait. Pour elle aussi. Pour tout le genre humain… « Je veux pas savoir quand. » Ne fais pas attention, reste là, ne bouge pas, ne dis pas, ne dis rien. Il pourrait faire plus, il ne lui manquait que le savoir-vivre, la bienveillance, le tact, et le pouvoir de ressusciter les vivants.

A la place de tous ces dons, il avait reçu en partage une empathie apathique, des sensibilités aléatoires, une tendance à étudier les affects comme des phénomènes physiques explicables de bout en bout. Comme s’il n’avait pas connu le noir. Elle lui fait mal – non, pas sa tête, bien sûr que ce n’est pas sa tête, réfléchissez, merde. Les autres aussi, font si mal ? La découverte est pétrifiante – ce n’est pas une découverte. Bennett voyait, décryptait, comprenait tout cela avec une dérangeante acuité ; la continuité entre Ginny qui se laissait marcher dessus et Ginny qui pleurait sur lui à cause de son fils malade n’était pas si complexe à saisir pour qui s’imprégnait froidement des évènements pour en tirer des causes et des régularités. Seulement, d’ordinaire il n’entrait pas dans la sphère. Volontairement. Ne voulait pas marcher sur un terrain dont il savait qu’il cèderait à toutes ses tentatives de construire un système avec entrée, processus, sortie. Il avait toujours voulu sortir ; pourquoi y retourner ? Pour ne pas y laisser les autres. Les autres, hein ? Bénéfice du doute laissé. (Mais je sais que ce n’est pas pour ça.) Et qu’est-ce que c’est que ça ? De quoi ? Ça, ça, pourquoi, qu’est-ce qui te prend tout à coup… ? Pourquoi se sentait-il si mal, et qu’est-ce que c’était que ça, et pourquoi il s’en voulait ? « Me dis pas quand. » Quand… ? Quand les yeux de Bennett arrêteraient de brûler ? (Oh, voilà ce qui fait mal.) Bennett ne pleurait pas, et ce n’était nullement tragique. Une foule d’autres moyens de s’extérioriser lui permettaient de compenser la sécheresse de ses orbites, ce n’était pas malsain, rétention, concentrations inouïes de chagrin comme elle. Toujours est-il que Bennett ne pleurait pas. Un, pas deux ; tout revient à l’intérieur, dans l’oubli de cette impossible possibilité. Rien ne sortira d’ici. « Compris. » C’est de la pitié ? (Personne ne veut de ça ; personne ne sait non plus très bien pourquoi on n’en veut pas.) (Mépris et supériorité devant la souffrance.) (Le bon ou le mauvais Bennett ?) Chacun son désespoir, son principe, sa vanité de toujours – c’est ça, pas de pitié, et tous les autres ont tort. (Avoir envie de prendre sa part, pour que la balance cesse de s’écraser sur la tête de Ginny, plateau rompu, chargé à tonnes. Stupide, inefficace, contre-productif ça aussi.) C’est pas lui pourtant, et il n’a pas pitié de lui-même. Qu’est-ce que c’est que ces yeux qui lui inventent des flammes humides et piquantes, rapidement étouffées de l’intérieur ? Ce n’est rien, puisque rien ne sortira de ce tiraillement physiologique passager – passé déjà. Ne bouge pas. On ne part pas ; ses doigts se serrent sur son bras pour signaler qu’il est muet, mais qu’il l’entend. Ne bouge pas, des fois que tout foutrait le camp, et c’est toi qui pleures, je n’ai jamais touché cette tristesse, ne compte pas sur moi pour prétendre partager ton tourment. (Il ne comprend plus lui-même.) Être là en vérité, c’est très laid et décevant. Elle ne saura pas que oui, c’est de la pitié.
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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyMer 19 Mai 2021 - 5:42


La voiture ne bouge même pas. Pourquoi bougerait-elle, il a lancé les clés par la fenêtre. Non. Il les a lancées sur celui qui criait tout à l’heure. Non. Il n’y a même pas de voiture, ils sont à la maison. Redcliffe? Logan? Non. On rembobine et je respire, ou pas vraiment. C’est pas important. Et ce qui l’est fait mal au point où la douleur s’installe confortablement de l’arrière de ma nuque jusqu’au bout de mes doigts. C’est pas pour rien que je les occupe, eux, c’est pas pour rien que je l’occupe, elle. Doigts et t-shirt, nuque et bras et je souffle. Ou alors c’est lui?

Je n’ai même pas dit merci et dans le scénario actuel, je ne le dis pas non plus. Ça en fait. Et pourquoi donc? Parce qu’il sait rien, parce que c’est un canevas blanc. Parce qu’il a pas le moindre discours qui s’accorde à celui des uns, celui des autres. Il va vivre, il souffre tellement. Il est un battant, il n’a pas la force nécessaire. Les réponses arriveront, ça prend trop de temps avant que ce soit le cas c’est mauvais signe tu ne crois pas? Y’a jamais d’équilibre et il ne devrait pas y en avoir, dans un scénario où tout le monde se meurt entre le blanc et le noir. Les lettres sur le panneau de signalisation sont blanches. La boîte à gants est noire. Les mouchoirs sont blancs. Ses cheveux sont noirs. La voiture qui passe à gauche est blanche. Le regard que le conducteur nous lance est noir. « Compris. » j’aurais même pas entendu, si y’avait pas eu sa pression sur mon épaule. Si j’avais pas senti ses ongles s’y tailler une place au même titre que mon nez contre sa clavicule et ses mots à mon oreille. Pas de date de début, pas de date de fin. C’est ironique, n’est-ce pas, de vouloir tant de concret et de réel, de logique et de tangible à la seconde où je mettrai le pied hors de sa voiture. À l’intérieur, c’est vague, c’est ambigu. C’est brumeux, c’est impossible. Ça reste ainsi et c’est tant mieux, quand je ferme les yeux, quand mes paupières se serrent et que le peu d’heures de sommeil accumulées durant les derniers jours (semaines) (mois) (années) se bousculent à la porte pour s’assurer d’avoir une place au premier rang. Mais oui, vas-y dors Ginny. Comme si ça avait le potentiel de changer quoi que ce soit. Comme si on était à la veille de Noël et que les cadeaux apparaîtraient plus vite sous le sapin. Comme si tu voulais que le temps passe plus vite aussi, quelle imbécile. Dors Ginny, si y’a bien autre chose que tu ne sais pas faire c’est certainement ça. Je tente au moins. Et j’ai pas la force de raconter les rêves qui montent. Ceux où Noah ricane en stéréo, ceux où je le cherche dans les dédales d’un immeuble que je connais par cœur mais qui ne me dit absolument rien. Ceux où on entend mon nom qui résonne sans que je trouve la source, ceux où j’ai l’impression de perdre pied et de tomber, de tomber, de tomber encore. Y’a des rêves où je sais très bien que tout est faux, d’autres où j’aurais tout donné pour que ce soit vrai. Des visages de partout, des voix, des sensations, des coups d’œil. Une trame d’essence et de sapin, de pluie et de bois qui se concrétise aussi vite qu’elle s’évapore, régulière. C’est ton souffle Ginny, tu dors sur Bennett, et Bennett a un parfum de – de quoi? Noah encore, Ezra maintenant. Bailey, Matt, Auden, Jill. Sanders, Demers. Les médecins, chacun d’entre eux. Noah à nouveau. Maman qui sourit, papa qui se serre un brandy. Marianne qui pique, Isaïah qui ferme sa porte à la volée. Noah qui revient pour mieux repartir. Auden et Matt qui se confondent. Jill et Ezra qui m’ignorent. Bennett? Non, juste son parfum. La maison? T’en as aucune.  

Un klaxon. Un coup sur la fenêtre. Une chanson trop forte à la radio. Une caravane qui nous fonce dedans. Les sirènes d’une voiture de police. Un murmure à mon oreille. Un hurlement qui me perce les tympans. Des pleurs. Des rires. Ses doigts qui serrent fort, trop. Ses ongles qui relâchent leur prise avec toute la douceur du monde. Quelque chose me réveille et je sais pas quoi. Elle avait l’air paisible, Ginny, le visage relâché, la mâchoire qui danse. Ses expirations faisaient du bien à entendre, elles calmaient aussi bien qu’elle-même en était jadis capable. Quelque chose me réveille et le fait en sursaut, quelque chose m’arrache de là entre un niveau et un autre, perdue par l’effet gommant qu’une sieste de fin d’après-midi (oh, la manière si atroce de diminuer la chose, vraiment Virginia?) qui laisse des séquelles de vrai et de faux comme un filtre de coton sur un mur de briques sur quatre étages sur dix rues sur vingt mondes. Il est là? Il est toujours là. Il dormait? Pas moi. Mais oui, ta bouche est pâteuse, et mes yeux sont collés, et son t-shirt est trempé et j’ai mal à la tête et j’ai mal aux jointures et j’ai mal mais ça tout le monde le sait. Varie. « J’ai besoin de crier. » petite créature fragile à la voix qui casse, rauque d’avoir trop peu parlé, d’avoir espéré ne plus en être capable à un moment donné. « Amène-moi dans un endroit où je peux crier. » pas de merci? Pas de s’il-vous-plaît.
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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyJeu 20 Mai 2021 - 19:51


C’est ton jour, d’être à la hauteur de ce qui te dépasse. Qu’est-ce que ça fait, Bennett, d’avoir des responsabilités ? Je n’aime pas ce sarcasme, je n’aime pas ce ton. Je vaux mieux que ça. Il vaut aussi bien moins. Surtout pas de merci ; s’il faut que ce ne soit pas laid, personne n’a besoin de reconnaissance, personne ne s’abaisse aux excuses. Il est un soutien froid, et il le sait, que son pragmatisme est à la fois le nœud et l’épée. C’est joli de spéculer, de découper les êtres avec tes yeux, d’évaluer les ponts de leurs joies, les aqueducs d’angoisse, avec des compas scientifiques ; et le cambouis ? Il aime avoir les mains propres. Lorsque la matière luit, lorsque tout est irrationnellement limpide ; alors l’écroulement prenait sens, et il se laissait aller à la contemplation des chaos. Pas aujourd’hui. Ni demain. Un jour il serait sa propre épaule, stoïque, froide, impitoyable. T’as de la pitié pour elle. Bien sûr qu’il a de la pitié pour elle. C’est le plus basique attirail de sentiments humains. Ça souffre, ça touche, bêtement. C’est du logiciel archaïque pour éviter que les singes se massacrent à tout bout de champ. Ce n’est pas par pitié, qu’il fait tout ça ; c’est son émotion principale, évidemment ; mais l’épaule n’était pas une aumône. Disons… une croyance. Quelque chose du genre. Dis-lui, alors. Je crois qu’on s’en sort. (Je crois qu’on ne s’en sort pas.) Je crois que tout finit bien. (Je crois que ça n’a aucune importance, comment ça finit.) Il faudra finir par choisir, Bennett. Je crois juste qu’on est rien de plus que ça, et qu’on rend copie blanche à la fin de la ligne. Elle n’est pas donnée au secours public, son épaule détrempée. Elle appartient à tout ça, à la bouillie de douleur, au cosmos des accidents, de l’absurde, de la chute. Il n’a pas de raisonnement qui tienne, il n’en a jamais eu. Son seul espoir, à Bennett, c’était que la logique se transforme en instinct, qu’elle devienne elle aussi une émotion. Que la pitié naturelle fasse rouler des trains et des centrales nucléaires, qu’elle alimente autre chose qu’elle-même. J’aimerais, j’aimerais, ne pas penser autant, ne pas avoir que ça à faire lorsqu’une inconnue déverse sa tête surchargée sur lui. Faible, incapable, insuffisant, négatif. Je… ? A part la mort d’un gosse, qu’est-ce qu’il y a ? Je connais la laideur, me demande pas de me mettre à ta place ; c’est un truc universel, quand t’es trop profond, ça s’arrache pas, ça s’arrache pas, tout ça je n’en veux pas mais c’est déjà en moi, j’en ai eu des gosses morts, dans ma tête, puis moi aussi, à peu près tout le temps, tout le monde, je ne pense pas, je ne pense pas, je ne – j’aimerais être une solution. (Raconte encore n’importe quoi.) Mais Bennett. (Espoir, croyance… les noms varient… j’avais cette idée d’un monde où la seule décision possible serait la bonne.) Bennett. – Hmm ? – C’est fait, là, non ? (Quoi ?) Là. Tu as fait exactement ce que tu pouvais faire. Tu n’as pas échoué. Si ?

Baisse la fenêtre, scrute l’uniforme. « Tout va bien ? » Tout va bien, et même un sourire avec, parce que Bennett est quelqu’un de courtois. Il sent que la réponse est incorrecte en même temps que son interlocuteur penche la tête pour examiner l’intérieur, interroge le sommeil de Ginny avec son regard fliquant. Elle va bien ? Oui, elle va bien. Vous êtes sûr ? Elle dort. Et vous, vous allez bien ? Ça va. Les pneus, l’essence, les phares. Ça fonctionne, la machine est solide, elle a vu pire. C’est une citadine mais elle a l’âme d’une Jeep. « Vous avez pas le droit d’être ici. » Certes, certes, c’était le problème, et Bennett le pressentait depuis le début de cette interaction ; il gagnait du temps, fissurait les coins de l’ongle qu’il avait trop court, parce qu’il sculpte, ça l’intéresse, peut-être ? Il pourrait en parler des heures, ça les retiendrait là, sur le bord de l’amende qu’il contournait en affaiblissement la voix, évitant le conflit parce qu’il est sans commune mesure avec toutes les raisons de s’arrêter. « Je prends pas de place, quelqu’un d’autre peut se g– » Diplomate, Bennett, ça ne marche jamais quand c’est toi qui en prends l’initiative. La charité aimable perd toujours, à ce jeu-là. « Monsieur, il va falloir partir, j’ai du mal à voir l’urgence. » Très bien. « Je vous laisse cinq minutes… » …pour la réveiller, ne disent pas les lèvres de l’agent qui s’éloigne. Très bien, j’ai dit. Il n’y a pas d’urgence, après tout. Les regards sont encore braqués sur lui ; les siens, dans le rétroviseur, cherchent les paupières de Ginny ; mais son assoupissement ne se dissipe pas ; laissant son épaule crevée servir d’appuie-tête, contraint de lui suggérer dans le silence de se décaler pour qu’elle ne repose pas sur du vide – elle ne l’entend pas, c’est lui qui la décale. Alors il roule à la limite, lenteur nécessaire à ce qu’elle ne se réveille pas, contrainte par l’obligation d’éviter qu’on ne lui gueule dessus par bagnoles interposées. Une seule main pèse sur le volant – merci monsieur l’agent, je circule, je circule. Tout le monde circule. On a pas le droit de rester immobile. On a pas le droit de dormir. Quand il vérifie d’un côté l’angle mort ; l’autre, constater si elle dort encore.

Il tourne autour de Brisbane, sans mettre la roue dedans ni s’essayer à dévier hors de la ville ; gâche du carburant dans cette berceuse étrange qu’un cahot ou chauffard pouvait rompre d’une note hideuse de dérapage. Il ne connaît pas son adresse. C’est absurde ; je ne vais pas la ramener chez elle. La même sortie, pour la deuxième fois ; la même petite branche de la cinquante-huitième qui lui fait de l’œil et dans laquelle le vaisseau grisâtre finit par s’enfoncer. C’est un enlèvement caractérisé. Peut-être. Rétroviseur ; elle dort. Conneries, pas besoin de rétroviseur. Pour elle ni pour rien ; personne ne prend plus cette direction à cette heure-ci.
L’air est bleuté, la voiture n’émet aucune lumière qui polluerait son repos ; l’air est bleuté comme une jacinthe, un livre relié en bleu, un verre d’eau à la myrtille. L’air est bleu comme les choses bleues. Douloureusement bleu. « J’ai besoin de crier. » Le son s’étrangle entre deux syllabes. La mimétique sarcastique de ses yeux qui avaient flanché, tout à l’heure – un autre jour – une réalité alternative, où ils ne se connaissaient pas, où la solidarité était pure et gratuite, où la souillure des termes n’atteignait pas la sincérité du geste. Les murs blancs comme le paradis enferment un monde de vie et de mort sur lequel leurs mains glissent et s’escriment, peines perdues. Ici, le tilleul et l’acacia ne ferment aucun horizon. On a entendu personne rendre le souffle à côté de tilleul et d’acacia… « Amène-moi dans un endroit où je peux crier. » Réveille-toi, Ginny. Une heure qu’il ne sent plus son épaule ; et quelques minutes que l’atrophie des nerfs s’est propagée à son cou, comme les canaux de ses larmes avaient usé les courroies internes, rouillé son corps à lui, la pluie sur les barbelés. « On est plus sur l’autoroute. » Ginny ouvre les yeux sur un monde bleu, la pluie sur les barbelés, même s’il ne pleut pas ; et que les écrivains n’ont rien d’autre à dire, si ce n’est que la douleur est ce qu’elle est ; que le ciel est bleu comme des choses bleues. « On est à Samsonvale. » Et cette vaste assiette comme un miroir, au-delà de laquelle on retrouve tous ceux qui sont morts et ceux qui ne sont pas encore nés ; ça s’appelle un lac. Je suis venu ici au hasard, parce que c’est à cause du hasard que Noah est malade. C’était ici qu’il venait, lorsqu’il voulait imaginer les lieux où il habiterait plus tard, pleins d’herbes hautes et d’éclosions tactiles. Il avait fêté ses dix-sept ans ici. Dix-huit aussi. Vingt-et-un, mais il était seul, il avait menti, qu’il partait avec des amis quelque part sur la côte nord pour une fête expresse ; il s’était étendu là. Je ne suis pas venu ici par hasard, parce que le hasard n’aura jamais Noah. Il ne connait pas Noah. Ni Ginny. Ni la mort. Mais il la sentait avec une intensité folle, il pourrait la dessiner, décrire son tempérament, sa coiffure, les sucres qu’elle mettait dans sa tasse du matin, différents de ceux du soir. « C’est fiable, ils ne répéteront rien. » Qui ça ? Les pins ou les tilleuls ? L’eau tigrée d’onyx, ou l’esprit du Samson qui avait dû nommer les lieux ? Samson, c’est l’histoire des cheveux, n’est-ce pas ? Qui me dit qu’il sera fidèle ? C’est une paction muette ; une solidarité d’arbres. « Je suis juste là. » Je vais dire bonjour au lac. Attrape une cigarette, laisse le paquet au-dessus du tableau de bord. Peut-être qu’elle fumait.

Elle pouvait crier, elle pouvait ne rien faire. Elle pouvait sortir, elle pouvait rester. Il ne se sentait pas à l’intérieur de quoi que ce soit ; il n’était qu’un médiateur impromptu dans une destinée qui lui était fondamentalement étrangère. L’intrigue, le plan n’avaient rien à voir avec cette histoire. Lorsque Bennett s’installe en face de l’onde, oubliant sa cigarette, il s’efforce de donner à Ginny la seule chose vaguement possible dans cet espace de mort et de maladie, de fatalité, d’angoisse ; faire ce qu’elle voulait, devant témoin, mais sans mépris. Je crois qu’on ne s’en sort pas, mais que ça vaut la peine d’essayer.
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Message(#) Sujet: Re: loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) loose leaves been blooming into muted motion (ginnett #8) EmptyVen 21 Mai 2021 - 15:19


« On est à Samsonvale. » on est sortis de la ville. J’ai dormi assez pour qu’il prenne kilomètre par kilomètre, pour qu’il les additionne et les multiplie, pour que les panneaux laissent Brisbane derrière et Samsonvale devant. Je suis jamais venue, à Samsonvale. Papa voulait y acheter un chalet en forêt quand on était gamins, il a préféré Byron Bay pour la côte, pour que Matt puisse surfer. Pourquoi tu racontes ta vie, Ginny?
« C’est fiable, ils ne répéteront rien. » qui ils, qui répéteraient, qui en auraient envie? Il se moque Ben, mais pas vraiment. Les arbres eux ils plient à peine. La brise se charge de leurs feuilles, de leurs branches. Ils s’étendent si haut qu’on aurait dit une jungle de béton sans béton la vraie jungle, celle qu’on connaît pas ici parce que la ville a tout pris, mais pas ici ici parce qu’ici on est bien et l’air est bon et la pression sur ta cage thoracique elle? Comment est-ce qu’elle va?
« Je suis juste là. » disent les gens qui partent, quoi qu’il ne part pas formellement. Des doigts et de leur pression devenue étrangement naturelle sur mon épaule, ils dérivent sur le tableau de bord. Mes iris suivent les gestes, cherchent l’argile sur ses ongles, les cicatrices sur ses jointures. La cigarette entre ses phalanges, la porte qui claque à sa suite.

T’as dit que tu voulais crier. Tu peux crier maintenant ; qu’est-ce qui t’en empêche? Y’a un point que je fixe, par la fenêtre encore ouverte. Un point loin mais pas trop, un point qui tangue au vent. Aucune rythmique et aucune mélodie, parfois la branche craque assez pour que je l’entende, d’autres fois ce ne sont que ses feuilles qui font à peine de bruit que je crois l’avoir imaginé comme tout le reste. Comme la fuite hors de la ville, comme l’appel qui l’a provoquée. Comme sa silhouette que je ne vois même plus entre les buissons, comme l’ondée bleue qui se perd jusqu’au bout de l’horizon. Ma tête rebondit sur l’appui une seconde, index et majeur font la course sur ma cuisse jusqu’à la boîte à gants d’où je sors un carnet, un crayon, mes haut-parleurs par procuration, mon intercom de lâche. T’as dit que tu voulais crier. J’aurais voulu. J’aurais voulu avoir la voix qui hurle tout ce qu’elle cache. J’aurais voulu être celle qui peut en une salve de sons agressifs et agressants purifier tout ce qu’elle s’empêche de dire au monde entier et encore plus à elle-même depuis des mois. Expier les péchés en faisant peur aux oiseaux. Noyer des angoisses sans même toucher à une seule goutte d’eau. À la place, je gratte le papier. J’en fais des lignes qui se perdent, des angles qui se ratent. J’en fais des courbes qui se fracturent et des diagonales qui n’existent que pour mieux être raturées, vides, coupées. Je récupère ce qu’il y a de doux bordant le pare-brise pour en faire du sale, entre une mine pointue et un plomb grossier. Tu peux crier maintenant. Parce que le dessin est terminé? Parce qu’il gît sur la console quand c’est au tour de ma porte de trahir, elle qui claque dans un écho que même mon acouphène ne corrige pas, n’édulcore en rien. Il est pas terminé, le dessin, il n’est même pas commencé. Il ne ressemble à rien il dit tout il est muet il crie ; lui au moins il a réussi. C’est au moins ça de vrai, alors que les restes de bois séché sous mes pieds craquent, qu’ils crissent, qu’ils font plus de bruit encore que tout le reste. La forêt crie mais ça ira Ginny, c’est fiable, ils ne répéteront rien. Il est là, il est juste là. Il l’avait dit. Tu t’attendais à quoi? À ça.

C’est comme si le temps s’était arrêté ; qu’est-ce qui t’en empêche? Rien. Pas les racines ni le tronc large comme trois versions de moi auquel je m’adosse, finissant au sol comme s’il s’agissait d’une mauvaise métaphore si nulle que je ne perdrai pas la moindre seconde à l’encenser. À la place, c’est ma main qui vole la vedette, celle qui se joint à l’autre, celle qui joue avec le paquet de cigarettes qu’il avait laissé, oublié, abandonné dans la voiture. Il fume? J’imagine. Y’aurait probablement eu un rire qui serait monté, si j’avais réalisé qu’après toutes ces années c’était comme ça qu’on rattrapait le temps perdu, qu’on apprenait à connaître l’autre en face. Le briquet grince et il est vieux, il date. La flamme elle, est toute nouvelle, celle qui danse d’orangé et de teintes d’apocalypse. C’est pas la fin du monde, ton monde est comme ton dessin. Inachevé, latent, patient. Le temps s’est arrêté et la cigarette s’allume sans jamais toucher à mes lèvres. Elle crépite et elle grésille, elle tourne entre la pulpe de mes doigts. Elle sent tout l’inverse de l’hôpital. Elle sent le goudron et la mort, elle sent le tabac et les regrets, elle sent les maux de gorge et elle sent le cancer, elle sent tout ce pour quoi on finit par entrer aux urgences quand je ne souhaite qu’en sortir. Combattre le feu par le feu qu’ils disent? « C’est comme si j’avais perdu tous les souvenirs d’avant. » une gomme à effacer qui s’est assurée que je ne garde mon attention que rivée sur le présent, sur l’actuel, sur ce qui arrive, sur ce qui s’étale sur une minute, soixante secondes à la fois. « Comme si tout ce qui s’était passé avait été rangé dans une boîte, classé dans un grenier. » pas par moi, bien sûr que non. Un matin on se réveille et on ne se souvient plus à quand remonte la dernière fois où il a souri. Un soir, on se couche en n’arrivant pas à signaler à quel moment on a véritablement fermé les deux yeux sans savoir pertinemment qu’une inspiration plus tard ils se rouvriraient tout seul comme des grands, indépendants de misère. « Brûlé. » pas déchiqueté, pas placé sur la plus haute tablette de l’étagère. L’essence et l’allumette, le cocktail Molotov sous forme d’amnésie pour seule ennemie. Alliée? S’il n’y a plus rien, on peut que construire dessus. Si le filtre bouillant entre mes doigts glacés s’autodétruit, c’est pour que ce qui reste soit vraiment ce qu’on veut garder. Ce ne sont pas les souvenirs d’avant qui me sont essentiels, c’est rien ça, le passé. Il fait bien plus mal que le présent, il se compare, il s’immisce, il pointe les tares, il est nostalgique. La mauvaise nostalgie. « Ici on respire. » on? T’es toute seule là-dedans Ginny, il n’est qu’un témoin. Une épaule. Une voiture. Un lac. Une forêt, une oreille, un rire, non pas de sourire. « Je respire. » mieux. C’est moi qui inspire de toute façon, ferme les yeux pour les ouvrir ensuite contre toutes attentes. T’as dormi, grâce à lui. Je? « Ça sent pas la fumée. » brûlé. Et la cigarette qui grésille entre mes doigts, elle est ironique tu trouves pas?
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